À l’ère de l’IA, les entrepreneurs vietnamiens doivent repenser leur management

L’intelligence artificielle (IA) transforme le fonctionnement et la concurrence entre les entreprises. Pour en tirer pleinement parti, les entrepreneurs vietnamiens doivent renouveler leur management, réorganiser leurs activités et valoriser leurs atouts spécifiques.

C’est ce qu’a déclaré le docteur Le Hung Cuong, directeur général de FPT Digital, du groupe FPT, dans une interview accordée au journal Nhân Dân (Le Peuple) à l’occasion de la Journée des entrepreneurs vietnamiens.

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Le docteur Le Hung Cuong, directeur général de FPT Digital, du groupe FPT. Photo fournie par l’intéressé.

Partir des besoins de l’entreprise

Journaliste : L’IA transforme de plus en plus profondément les activités des entreprises. Selon vous, quel est le principal changement qu’elle impose aux entrepreneurs vietnamiens ?

M. Le Hung Cuong : À mon sens, le changement majeur concerne la vision du management et le rôle du dirigeant. La technologie évolue rapidement et les modèles économiques changent, mais c’est toujours au dirigeant de décider comment l’entreprise réagit à ces mutations.

L’IA élargit considérablement l’accès aux connaissances, l’identification des problèmes, la vérification des hypothèses et la prise de décision. Des tâches qui nécessitaient auparavant plusieurs semaines de collecte, de synthèse et d’analyse d’informations peuvent désormais être réalisées plus rapidement avec son aide. À mesure que ces outils deviennent accessibles, la différence ne tient plus seulement à l’utilisation de l’IA, mais aussi à la capacité de poser les bonnes questions, de repérer les opportunités et d’intégrer la technologie aux décisions commerciales pertinentes.

Les dirigeants doivent donc avoir une vision à long terme tout en favorisant l’expérimentation, l’apprentissage et l’adaptation rapide. Ils n’ont pas besoin de devenir des experts en IA, mais doivent comprendre comment cette technologie peut transformer leur entreprise, en connaître les limites et savoir quelles décisions exigent toujours l’expérience, le discernement et la responsabilité humaines.

Journaliste : De nombreuses entreprises investissent dans des outils d’IA sans obtenir les résultats escomptés. Selon vous, par où doivent-elles commencer pour en tirer pleinement parti ?

M. Le Hung Cuong: Le meilleur point de départ n’est pas l’IA elle-même, mais le problème concret à résoudre.

Une étude mondiale de McKinsey publiée en 2025 montre que, parmi les 25 facteurs analysés, la refonte des processus de travail est celui qui contribue le plus à la capacité des entreprises à tirer des gains opérationnels de l’IA générative. Pourtant, seules 21 % des personnes interrogées dans des organisations utilisant cette technologie indiquent que leur entreprise a profondément remanié au moins certains processus de travail.

Cela montre que la valeur ne réside pas simplement dans l’ajout de l’IA aux processus existants, mais dans la réorganisation du travail.

Une entreprise industrielle peut chercher à réduire les arrêts de production, un distributeur à améliorer la précision des prévisions de demande et un établissement financier à raccourcir les délais de traitement des dossiers.

Dans les services administratifs, l’objectif peut être de réduire le temps consacré à la recherche, à la synthèse et au traitement de l’information.

Une fois le problème clairement défini, l’entreprise peut choisir les données, les outils et les processus adaptés, puis fixer des critères d’évaluation. Il convient de commencer à petite échelle pour apprendre rapidement, tout en choisissant un problème suffisamment important pour produire des résultats tangibles.

Une fois l’efficacité démontrée, l’entreprise peut élargir l’application et renforcer ses compétences en matière de données, de ressources humaines et de gestion.

Les résultats doivent être évalués à partir d’indicateurs concrets tels que la productivité, les délais de traitement, les coûts, l’expérience client et la création de valeur supplémentaire.

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Les entrepreneurs vietnamiens appelés à repenser leur management à l’ère de l’IA.

Journaliste : Selon vous, quelles compétences détermineront la compétitivité des entreprises vietnamiennes à l’ère de l’IA au cours des cinq à dix prochaines années ?

M. Le Hung Cuong : L’avantage concurrentiel dépendra de moins en moins du volume de ressources détenues et de plus en plus de la capacité à les exploiter et à les reconfigurer rapidement. Trois compétences me paraissent essentielles:

Premièrement, transformer les données et les connaissances propres à l’entreprise en avantages concurrentiels. Les modèles d’IA sont de plus en plus accessibles, mais les données sur les clients, les opérations, les produits et les chaînes d’approvisionnement, ainsi que l’expérience accumulée au fil des années, restent des facteurs de différenciation. Reliée à ces connaissances, l’IA permet de mieux valoriser les atouts spécifiques de chaque entreprise.

Deuxièmement, accélérer l’apprentissage organisationnel. Face à l’évolution rapide des technologies, les entreprises ne peuvent plus se contenter d’élaborer un plan à long terme et de l’exécuter sans ajustement. Elles doivent, en complément de leur orientation stratégique, expérimenter régulièrement, mesurer les résultats, tirer des enseignements et adapter leurs méthodes.

Troisièmement, repenser les activités et les modèles économiques. L’IA ne sert pas uniquement à accélérer les tâches existantes. Elle invite aussi à revoir l’organisation du travail, à proposer des produits selon de nouvelles modalités et à transformer des besoins jusque-là insatisfaits en opportunités commerciales.

Les entreprises capables de combiner données, apprentissage rapide et innovation organisationnelle seront mieux armées pour renforcer durablement leur compétitivité.

Journaliste : L’IA pourrait transformer la structure de l’emploi et les compétences requises. Comment les entreprises doivent-elles se préparer à ces changements ?

M. Le Hung Cuong : L’évolution du marché du travail ne se résume pas au remplacement des humains par l’IA. Plutôt que de se demander uniquement quels emplois seront supprimés, les entreprises doivent examiner chaque métier pour déterminer les tâches que l’IA peut mieux accomplir, celles que les humains peuvent effectuer plus efficacement grâce à la technologie et les nouveaux emplois susceptibles d’apparaître.

La reconversion des salariés est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Il faut également repenser l’organisation du travail. L’IA peut prendre en charge davantage de tâches répétitives, de recherche, de synthèse et de traitement de l’information, permettant aux humains de se concentrer sur le jugement, la créativité, la résolution de problèmes, la compréhension des clients et la responsabilité des décisions finales.

Les entreprises doivent aussi prendre en compte les Digital Workers, ou travailleurs numériques. Intégrés aux activités, ils interagissent avec les salariés au moyen d’outils numériques.

L’enjeu consiste à organiser le travail de manière à assurer une coopération efficace entre les humains et ces travailleurs numériques, afin d’accroître les capacités individuelles et collectives.

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Le docteur Le Hung Cuong, directeur général de FPT Digital, du groupe FPT, lors du Forum vietnamien des entreprises pour le développement durable 2026. Photo : Kim Dung.

Construire une compétitivité durable

Journaliste : Pour les PME disposant de ressources financières, de données et de compétences technologiques limitées, quelle approche adopter pour ne pas prendre de retard ?

M. Le Hung Cuong : Cette question est particulièrement importante au Vietnam, où les PME représentent environ 97 % des entreprises. Une petite taille ne signifie pas nécessairement un désavantage face à l’essor de l’IA, même si les écarts d’accès à cette technologie et de capacité à l’exploiter persistent.

Selon les données publiées par l’OCDE en janvier 2026, en 2025, 52 % des grandes entreprises des pays de l’OCDE disposant de données disponibles utilisaient l’IA, contre 17,4 % des petites entreprises.

L’IA générative contribue à réduire certains obstacles à l’accès aux technologies. Les petites entreprises bénéficient d’une organisation plus légère, de circuits de décision courts et d’une capacité d’expérimentation rapide. Elles ont donc intérêt à adopter une démarche ciblée, sans nécessairement élaborer d’emblée une stratégie globale en matière d’IA.

Elles peuvent commencer par un problème précis lié au service client, aux ventes, au traitement des documents, à la gestion des stocks ou à la recherche d’informations, en s’appuyant sur les plateformes existantes et en fixant des objectifs mesurables.

L’essentiel est de développer rapidement leurs compétences grâce à des expérimentations successives et à des ajustements réguliers. Au fil du temps, l’expérience acquise, la capacité d’apprentissage et l’organisation des données peuvent créer des écarts significatifs entre les entreprises, quelle que soit leur taille.

Journaliste : À l’occasion de la Journée des entrepreneurs vietnamiens, comment souhaitez-vous voir évoluer la nouvelle génération d’entrepreneurs au cours des cinq à dix prochaines années afin de renforcer sa position sur les marchés internationaux ?

M. Le Hung Cuong : J’espère que les entrepreneurs vietnamiens passeront progressivement de l’adaptation aux technologies à la maîtrise des problématiques commerciales et des marchés grâce à celles-ci. Ils ont démontré leur capacité d’adaptation à plusieurs étapes, de l’ouverture économique à l’intégration internationale, en passant par Internet, le commerce électronique et la transformation numérique.

Avec l’IA, l’accès aux connaissances, aux capacités d’analyse et aux technologies s’élargit, offrant de nouvelles opportunités aux entreprises de toutes tailles.

À mon sens, trois évolutions sont essentielles. Premièrement, passer de l’application des technologies à la maîtrise des besoins du marché.

Deuxièmement, passer de l’optimisation des modèles existants au développement de nouveaux modèles.

Enfin, passer de la simple présence sur les marchés à une concurrence internationale plus proactive.

J’espère que les entrepreneurs vietnamiens prendront davantage d’initiatives pour identifier les opportunités, exploiter les technologies et porter leurs solutions pertinentes sur les marchés internationaux.

Journaliste : Je vous remercie pour cet entretien.

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