Le grand ami du cinéma et du peuple vietnamiens

Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis l’arrivée au Vietnam du talentueux réalisateur azerbaïdjanais Ajdar Ibrahimov, mais l’héritage qu’il a laissé demeure aussi vivant qu’un film en couleurs, témoignant de l’amitié profonde entre les deux peuples.

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Le Président Hô Chi Minh rencontre des artistes du peuple de l’Union soviétique, dont l’écrivain et réalisateur Ajdar Ibrahimov (troisième à partir de la droite). (Photo d’archives)

D’une invitation née du destin…

Le 18 mars 1959, à l’invitation du Président Hô Chi Minh et sous l’impulsion du Comité central du Parti communiste d’Azerbaïdjan ainsi que du ministère de la Culture de l’ex-Union soviétique, le réalisateur des studios de Bakou Ajdar Ibrahimov entame son voyage au Vietnam afin de participer à la formation à l’École de cinéma du Nord du pays.

Le souvenir de son premier jour à Hanoï est resté gravé dans sa mémoire. Lorsque l’avion atterrit, lui et son épouse furent surpris de découvrir une foule immense et des fleurs les attendant à l’aéroport.

Avec la modestie propre aux artistes, ils pensèrent d’abord que cet accueil solennel était destiné à une personnalité importante voyageant sur le même vol. Pourtant, ces sourires rayonnants, ces chapeaux coniques immaculés et ces bouquets de lotus parfumés étaient bel et bien destinés à accueillir les deux invités venus d’Azerbaïdjan. Le réalisateur se souviendra toujours de la gentillesse et de l’hospitalité sincère du peuple vietnamien.

Initialement prévu pour une année seulement, ce séjour se transforma finalement en une aventure de trois ans, jusqu’en 1962. Séduit par le pays et ses habitants, le réalisateur choisit de partager pleinement le quotidien vietnamien, « mangeant, vivant et dormant avec ses amis vietnamiens », partageant avec eux les joies comme les difficultés.

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Le réalisateur Ajdar Ibrahimov échange avec des étudiants vietnamiens sur le jeu des acteurs à partir de photographies. (Photo d’archives)

… à un amour profond pour le Vietnam

Le parcours d’Ajdar Ibrahimov au Vietnam ne se limita ni aux salles de cours ni aux plateaux de tournage. Il s’agissait aussi d’une immersion profonde dans l’âme d’un peuple. Durant ses voyages à travers le pays, il fut accompagné par son interprète Huy Van, qui l’aida à mieux comprendre les coutumes, l’histoire et la culture vietnamiennes.

À travers les récits de son interprète, le réalisateur découvrit les souffrances passées du peuple vietnamien, les révoltes paysannes, les héros de la libération nationale ainsi que le travail silencieux des paysans dans les rizières.

Parmi ses souvenirs les plus marquants figure son voyage à Diên Biên Phu. Sur cette terre encore marquée par les stigmates de la guerre, il parcourut les anciennes tranchées, observant des amas de mines, d’obus et de mitrailleuses abandonnés, tandis que des femmes transportaient du sable sur leurs épaules frêles. Il fut particulièrement frappé par l’image de soldats utilisant une bombe française de deux mètres attachée à un buffle pour remplacer un rouleau compresseur. Le réalisateur soviétique s’exclama alors : « Tout le travail ici est fait à la main, comme si la technologie du XXe siècle n’existait pas ! »

Au milieu de cette réalité difficile, il fut aussi profondément touché par les histoires d’amour des jeunes issus des minorités ethniques. Dans ses mémoires Ce que j’ai vu au Vietnam, il évoque notamment l’histoire tragique de Lý Thị Sơn, une jeune femme thaïe dont le bonheur fut anéanti par la guerre.

Avec une vieille caméra au bourdonnement incessant, Ajdar Ibrahimov et son équipe ont réalisé de précieuses images documentaires de Dien Bien, cette terre sacrée où tant de vies ont été sacrifiées pour que renaisse l’espoir. Ces archives sont ensuite devenues une source d’inspiration concrète et vivante, lui permettant d’accompagner efficacement les jeunes réalisateurs vietnamiens de l’époque dans leurs premières œuvres, notamment « Chung một dòng sông » (Au même fleuve, 1959). Ces films ont posé les premières pierres du cinéma révolutionnaire vietnamien et contribué à orienter durablement son développement.

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Le réalisateur Ajdar Ibrahimov aux côtés des enseignants de l’École de cinéma du Vietnam. (Photo d’archives)

Un héritage pour l’amitié Vietnam-Azerbaïdjan

La période durant laquelle Ajdar Ibrahimov enseigna directement à l’École de cinéma de Hanoï fut aussi celle où il consacra toute son énergie à la formation des jeunes générations.

Il organisa de nombreux séminaires destinés aux réalisateurs et acteurs, fit appel à des experts internationaux et chercha sans relâche à transmettre aux étudiants la véritable essence du métier de réalisateur. Sous la chaleur tropicale, il expliquait avec patience et minutie aux jeunes acteurs chaque geste, chaque regard devant la caméra. Malgré les difficultés matérielles et les conditions précaires, il resta au Vietnam jusqu’à la première promotion de l’École de cinéma, supervisant personnellement les travaux de fin d’études des étudiants.

Ses efforts portèrent leurs fruits lorsque 53 étudiants de la première promotion devinrent les premiers réalisateurs et acteurs professionnels du Vietnam. Les films qu’il encadra directement, tels que Con chim vành khuyên (Le petit oiseau à lunettes) et Hai người lính (Les Deux Soldats), furent remarqués au Festival international du film de Karlovy Vary (Tchécoslovaquie) en 1962, marquant les débuts du cinéma vietnamien sur la scène internationale. Pour Ajdar Ibrahimov, ces trois années passées au Vietnam furent « des années difficiles, mais merveilleuses et inoubliables ».

Pendant la guerre contre les États-Unis, il eut l’occasion de revoir le Président Hô Chi Minh, qui lui adressa ces paroles sincères : « C’est une bonne chose que vous soyez venu ici. Les amis se soutiennent mutuellement dans les moments difficiles comme dans les jours heureux. » Ces mots lui donnèrent davantage de force pour continuer à filmer la réalité de la guerre au Vietnam.

Lorsqu’il dut quitter le Vietnam, le conflit était encore en cours. Il emporta avec lui la photo d’un petit garçon nommé Nhật Tân (« Nouveau Jour »), convaincu qu’« un jour viendrait où le peuple vietnamien connaîtrait la paix, et où les enfants de tout le pays afficheraient le même sourire heureux que celui de Nhật Tân ».

De retour dans son pays, il écrivit trois ouvrages consacrés au Vietnam, comme pour préserver les liens profonds noués avec cette terre qui avait nourri son âme d’artiste. Chaque visiteur venu du Vietnam à Moscou, qu’il le connaisse ou non, était accueilli chaleureusement chez lui afin d’évoquer ensemble les souvenirs de cette époque de feu et de solidarité. Jusqu’aux derniers instants de sa vie, son cœur resta tourné vers le Vietnam.

Aujourd’hui, le Vietnam ne connaît plus le bruit des armes. Le sourire lumineux du petit Nhật Tân se retrouve désormais sur le visage de millions d’enfants à travers le pays, comme l’avait espéré Ajdar Ibrahimov. Si le voyage du cinéaste à travers son objectif s’est achevé, les œuvres fondatrices qu’il a laissées au cinéma vietnamien demeurent, rappelant la solidité de l’amitié entre le Vietnam et l’Azerbaïdjan au fil du temps.

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L’écrivain et réalisateur Ajdar Ibrahimov

Ajdar Ibrahimov (1919-1993) était un écrivain et réalisateur azerbaïdjanais de renom, également Artiste du peuple de l’URSS.

Entre 1959 et 1962, il fut envoyé au Vietnam pour contribuer à la naissance du jeune cinéma vietnamien, en réalisant et conseillant directement des films pionniers tels que « Chung một dòng sông » (Au même fleuve), « Hai người lính » (Les Deux Soldats) ou « Một ngày đầu thu » (Un jour du début de l’automne). Ces œuvres remportèrent plusieurs distinctions internationales et participèrent à jeter les bases du cinéma vietnamien.

L’État vietnamien lui décerna l’Ordre du Travail de première classe ainsi que le titre de Héros du Travail. De retour dans son pays, il continua d’écrire sur le Vietnam, notamment dans son ouvrage « Ce que j’ai vu au Vietnam », où il dépeint avec sensibilité le courage, le patriotisme et la beauté de l’âme vietnamienne durant les années de reconstruction et de guerre.

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