Il est aussi le symbole du journal du Parti, chargé de significations profondes et condensées, et la maison chaleureuse de chaque reporter du Nhân Dân, où qu’il se trouve aux confins du monde.
Chaque automne, lorsque la brise fraîche venue du fleuve Rouge emporte l’été, des millions de feuilles sur sa voûte verdoyante se mettent à murmurer à l’unisson une mélodie frémissante, semblable à la voix de la grande forêt. On y croit entendre l’écho du Viet Bac, de la cordillère de Truong Son, des forêts de cajeputiers et de palétuviers tout au sud du pays, mais aussi le bruit des vagues lointaines autour des archipels de Truong Sa (Spratly), et de Hoang Sa (Paracel) ….
Personne ne sait exactement quel âge a « le Vénérable ». Lorsque je suis arrivé à la rédaction, j’ai entendu M. Hoang Tung dire aux collègues qu’il devait avoir plus de trois cents ans. On dit souvent : « les esprits habitent les banians et les fantômes les kapokiers ». Ce n’est pas de la superstition, mais un sentiment spirituel bien réel. Depuis des siècles, « le Vénérable » traverse le temps. Ses racines puisent leur force dans les eaux du lac Hoan Kiem, tandis que ses branches et ses feuilles prennent forme sous les vents du fleuve Rouge. Beaucoup croient qu’il est véritablement la demeure d’esprits protecteurs, un repère qui veille sur les lignes telluriques et protège les lieux sacrés du lac. Il est aussi le contemporain de ses « voisins » : le temple du roi Le, la maison communale Nam Huong, la pagode Ba Da, la pagode Ly Trieu Quoc Su, le temple Ngoc Sơn, le temple Ba Kieu… Ces « vénérables anciens » se tiennent côte à côte, témoins des innombrables bouleversements qu’a connus cette terre impériale.
Pour les journalistes du Nhân Dân, cela fait également plus de soixante-dix ans qu’ils se rassemblent à son ombre, depuis leur retour de la base révolutionnaire du Viet Bac. Si chacun porte en lui l’image de sa terre natale, une montagne, une rivière, pour ceux du Nhân Dân, cette image est celle du vieux banian. Les générations se succèdent ; certains ne se souviennent peut-être pas de tous les rédacteurs en chef qui se sont succédé, mais personne n’oublie « le Vénérable ». On se souvient de lui comme du bandeau du journal, comme de la maison des parents restée au village.
Depuis le retour du maquis, combien de générations de journalistes, combien de grandes figures de la presse nationale ont germé et rayonné sous ce banian ! « Le Vénérable » se tient là, robuste, déployant ses branches protectrices : des pionniers comme Hoang Tung, Thep Moi, Huu Tho, Phan Quang, Ha Dang… ces plumes illustres ont tracé la voie et façonné le style du journal du Parti. Le monde journalistique vietnamien n’oubliera jamais les éditoriaux vibrants de Hoang Tung qui galvanisaient soldats et population et touchaient la conscience d’amis aux quatre coins du monde ; les reportages empreints d’âme nationale et d’amour profond pour la patrie de Thep Moi ; ni les analyses tirées de la pratique, les critiques et propositions politiques qui ont orienté de nombreux mouvements révolutionnaires comme « Gió Đại Phong » (le mouvement d’émulation agricole lancé dans les années 1960 à partir du modèle de la coopérative Dai Phong), « Khoán 10 » (la réforme agricole de 1988 attribuant aux ménages paysans la responsabilité de la production) ou la rubrique « Hưởng ứng Những việc cần làm ngay » (Répondre aux actions urgentes)… laissées par des géants de la presse tels que Ha Dang, Huu Tho, Phan Quang, Quang Dam, Tran Kien… Autant de grandes réalisations du Nhân Dân dans l’histoire du journalisme du Parti. Ils sont les plumes légendaires de la presse vietnamienne et resteront à jamais la fierté de notre génération.
Pour ceux qui travaillent au Nhân Dân, lever les yeux vers « le Vénérable » en arrivant à la rédaction, c’est se souvenir des générations précédentes et sentir en soi une source sacrée se réveiller. Nous pensons aux rédacteurs en chef qui nous ont guidés, aux plumes d’autorité pleines d’inspiration, aux collègues qui, jour et nuit, partageaient la passion du mot juste.
J’ai entendu raconter qu’autrefois, lorsque les reporters partaient pour le front ou vers des régions lointaines, chacun glissait dans son sac à dos, à côté de l’appareil photo et du stylo, une feuille de banian soigneusement pressée dans son carnet. Combien de ces feuilles ont accompagné les reporters du Nhân Dân jusqu’aux champs de bataille les plus féroces ou vers des terres lointaines d’Europe, d’Afrique ou d’Amérique ? Certaines ont sans doute reposé à jamais sur les champs de bataille de Quang Tri ou de Quang Ngai, auprès des martyrs Nguyen Huy, Nguyen Ngoc Tu… Peut-être était-ce une manière de rester relié à la source, pour puiser davantage de foi, d’amour et de force dans cette maison chère du 71 Hang Trong.
Lorsque j’étais correspondant permanent, sur l’idée du rédacteur en chef Dinh The Huynh, nous avions pris l’habitude, à chaque retour à la rédaction pour les réunions, d’apporter une poignée de terre ou une fiole d’eau d’une rivière de notre région pour nourrir « le Vénérable ». Ainsi, des poignées de terre de la citadelle de Quang Tri, du village Sen, la terre natale de l’Oncle Ho, de l’extrême sud de Ca Mau, du point septentrional de Lung Cu, de Dien Bien, des Hauts Plateaux du Centre et de bien d’autres lieux sont venues enrichir le sol au pied du banian. Certains reporters sont même allés jusqu’à Truong Sa et en ont rapporté un drapeau pâli par le soleil et le vent, accompagné d’une poignée de sable encore salé de l’océan. Nous savions bien que ce n’était qu’un symbole, mais pour nous ce geste avait quelque chose de sacré, presque rituel. Et je crois que ces terres venues de toutes les régions du pays ont pénétré l’arbre : c’est pourquoi, chaque automne, nous entendons dans son feuillage la voix de la grande forêt.
Les plus belles histoires d’écriture se racontaient toujours sous ce banian.
On dit aussi que « le Vénérable » a une âme, qu’il partage les joies et les peines des journalistes du Parti. Les anciens racontent qu’autrefois, lorsqu’une terrible nouvelle arrivait à la rédaction, un reporter tombé au front ou la disparition d’un dirigeant ou d’un aîné, cette année-là l’arbre perdait davantage de feuilles, comme s’il portait le deuil. À la rédaction, beaucoup croient à sa force spirituelle. Pour ma part, lorsque je travaillais au service de secrétariat-édition, après les nuits de bouclage, vers une ou deux heures du matin, en rentrant à mon logement de service de l’autre côté de la cour, je m’arrêtais toujours devant le banian pour murmurer une prière : que le journal du lendemain paraisse sans erreur. Si je rentrais ensuite dormir d’un sommeil profond jusqu’au matin, le numéro sortait sans problème. Mais si je me retournais sans cesse, inquiet, puis me levais brusquement pour retourner vérifier les épreuves à la salle technique, je découvrais immanquablement une faute ! Dans ces moments-là, au fond de moi, je remerciais infiniment « le Vénérable ».
Une autre histoire raconte qu’un jour, alors que le rédacteur en chef participait à une réunion au Comité central sans réseau téléphonique, un agent de sécurité entra dans la salle et lui murmura : « Le banian s’est cassé ! ». Pris de panique, il fit tomber ses lunettes et se précipita à la rédaction. En réalité, une forte rafale avait brisé une branche déjà rongée par les insectes. Pourtant, peu de temps après, la célèbre tortue du lac Hoan Kiem mourut. On ignore s’il y a un lien, mais beaucoup aiment établir ce rapprochement.
Depuis plus de soixante-dix ans, « le Vénérable » est ainsi le gardien protecteur des journalistes du Parti au 71 Hang Trong. Il est devenu une tradition : avant chaque grande mission, nous venons lui demander protection. Au moment de préparer le numéro spécial du Têt, d’envoyer des reporters vers des zones dangereuses, à l’approche des fêtes ou du Nouvel An… À chaque fois, chacun a l’impression de recevoir une énergie mystérieuse, comme un héritage transmis par les générations précédentes à travers la sève spirituelle de cet arbre ancien.
Depuis plus de soixante-dix ans, « le Vénérable » est ainsi le gardien protecteur des journalistes du Parti au 71 Hang Trong. Il est devenu une tradition : avant chaque grande mission, nous venons lui demander protection.
Le pays entre dans un nouveau printemps et le journal du Parti célèbre ses soixante-quinze ans. Notre génération, ces « jeunes hommes vigoureux » venus autrefois de toutes les régions pour rejoindre leurs aînés sous ce banian, a désormais les cheveux blanchis et les genoux fatigués. En regardant le chemin parcouru, nous repensons avec émotion aux années héroïques vécues aux côtés de camarades et collègues, unis pour la cause du journal du Parti. Aujourd’hui, revenir à la rédaction éveille une profonde nostalgie : les lieux et les visages ont changé avec le temps, mais le banian, vieux de plus de trois siècles, reste éternellement vert. Majestueux et imposant, il demeure pourtant d’une chaleur familière. Dans sa haute voûte verte, j’entends encore la voix profonde de la grande forêt, la voix de la source qui nourrit les journalistes du Parti.
Je me souviens aussi des paroles du rédacteur en chef Dinh The Huynh sur la pureté de l’esprit et la force de la plume :
« Faire du journalisme est facile, devenir un homme digne est plus difficile. »
Autrement dit, lorsque celui qui tient la plume cultive droiture et intégrité, ses mots deviennent naturellement clairs et limpides.
Je n’oublierai jamais l’époque où les plus belles histoires se racontaient sous ce banian ; qu’elles soient joyeuses ou tristes, elles tournaient toujours autour des mots et de l’écriture.
Nguyen Si Dai, ancien rédacteur en chef adjoint de l’édition week-end du journal Nhân Dân, a écrit un poème sur une feuille, que je crois né de la contemplation de ce banian :
Celui qui répare le ciel et comble la mer,
Celui qui érige des remparts et bâtit des cités,
Moi, je ne suis qu’une feuille -
Ma tâche est simplement d’être verte…
Chaque journaliste du Nhân Dân ressemble à ces feuilles : nous avons chacun, un jour, donné toute notre verdeur.