Dans un entretien accordé au journal The World & Vietnam Report, l’ambassadeur du Vietnam en Autriche, Vu Le Thai Hoang, souligne que la diplomatie technologique aide les entreprises, universités et instituts de recherche vietnamiens à se développer à l’international. La coopération scientifique et technologique ne consiste désormais plus seulement à recevoir des technologies étrangères : le Vietnam s’emploie progressivement à maîtriser les technologies stratégiques.
Monsieur l’Ambassadeur, lorsque l’on évoque l’Autriche, beaucoup pensent à la musique, à la culture ou à Vienne. Le pays est pourtant aussi un important pôle européen de recherche scientifique et technologique, qui accueille le siège de plusieurs organisations internationales telles que l’AIEA et l’ONUDI. Sur quoi repose sa capacité d’innovation ?
Les atouts technologiques de l’Autriche restent encore relativement méconnus.
Ce pays d’Europe centrale possède pourtant plus d’un siècle d’expérience dans le développement technologique. Il s’inscrit dans un écosystème germanophone associant l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse. Nous plaisantons souvent en disant que les technologies de ces trois pays sont aussi étroitement liées que « les lèvres et les dents ».
L’Autriche est réputée pour ses technologies fondamentales et de pointe. Plutôt que de se concentrer sur de grands produits ou de grandes marques, elle se spécialise dans des composants technologiques essentiels à la fabrication de nombreux produits de grandes marques mondiales.
Dans le domaine technologique, les entreprises autrichiennes sont ainsi souvent qualifiées de « champions cachés ».
L’Autriche accueille également le siège de plusieurs organisations des Nations Unies, notamment l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI) et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
Ce dernier joue un rôle pionnier dans la lutte contre la cybercriminalité et coopère aujourd’hui étroitement avec le Vietnam dans le cadre de la signature récente de la Convention de Hanoï et de sa future mise en œuvre.
Quels sont actuellement les principaux acquis de la coopération scientifique et technologique entre le Vietnam et l’Autriche ?
Nous avons défini quatre missions principales pour la diplomatie scientifique et technologique.
La première consiste à suivre les réalités du terrain, à analyser et à anticiper les tendances technologiques dans le pays d’accueil comme à l’échelle mondiale. La collecte d’informations et le suivi de ces évolutions sont essentiels. Les données ainsi obtenues sont également très utiles aux ministères, aux secteurs concernés et aux entreprises vietnamiennes.
La deuxième mission est de promouvoir la coopération internationale dans les sciences et les technologies. Les priorités et les objectifs concrets doivent être adaptés aux points forts de chaque pays.
Toutes les représentations vietnamiennes ont pour mission commune d’attirer des investissements de qualité et de haute technologie, de faciliter les transferts et les transactions technologiques, et de promouvoir la coopération dans l’éducation, la formation et le développement des ressources humaines.
Le Vietnam peut tirer de nombreux enseignements de l’expérience de pays comme Singapour et le Japon, puis les partager avec les acteurs nationaux.
La troisième mission consiste à accompagner les entreprises, les universités et les instituts de recherche vietnamiens dans leur développement international.
La coopération scientifique et technologique ne consiste plus seulement à recevoir des technologies : elle doit nous permettre d’en maîtriser progressivement certaines qui revêtent un caractère stratégique.
Faire connaître dans le monde les réalisations technologiques vietnamiennes répond donc à un besoin concret des entreprises, des universités et des instituts de recherche. Nous aidons actuellement de grandes entreprises technologiques vietnamiennes à accéder au marché autrichien en particulier et au marché européen en général.
Enfin, la quatrième mission consiste à mobiliser les connaissances, les ressources ainsi que l’expérience de la gestion et de la recherche scientifique au sein du réseau intellectuel vietnamien à l’étranger.
La diaspora vietnamienne compte plus de six millions de personnes, parmi lesquelles de nombreux scientifiques et spécialistes des technologies. Elle constitue un précieux réservoir de compétences et d’expérience que nous devons continuer à mobiliser.
L’essentiel reste toutefois de bien définir les besoins du pays et d’élaborer des mécanismes et politiques appropriés. Il ne suffit pas d’encourager le retour des idées : il faut promouvoir la coopération, la recherche commune et le codéveloppement technologique afin d’obtenir des résultats concrets et mesurables.
Pour l’ambassade du Vietnam en Autriche, la diplomatie scientifique et technologique constitue l’une de nos principales priorités.
Dans cet esprit, l’ambassade a lancé une série de forums technologiques en Autriche, chacun consacré à un domaine ou à une technologie précise.
En 2025, nous avons organisé un premier forum sur l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs. Cette année, le deuxième a porté sur la cybersécurité et le troisième sur les robots humanoïdes et l’automatisation.
En collaboration avec des entreprises vietnamiennes, nous avons également présenté en Autriche des robots dotés d’intelligence artificielle. Le public autrichien s’est montré surpris par le dynamisme du développement technologique vietnamien.
Notre quatrième forum technologique, prévu en décembre 2026, sera consacré aux technologies quantiques.
Ces manifestations bénéficient toujours d’une forte participation des entreprises technologiques, des instituts de recherche, des universités et, tout particulièrement, des organismes vietnamiens compétents.
Elles ont débouché sur des échanges de délégations, de nouveaux partenariats, la signature de protocoles d’accord et la conclusion de contrats concrets. Il s’agit, à mon sens, d’un signal extrêmement encourageant du nouvel élan de la coopération technologique entre le Vietnam et l’Autriche.
Outre ces forums, quelles initiatives l’ambassade du Vietnam en Autriche a-t-elle récemment menées pour rapprocher les universités, les instituts de recherche et les entreprises technologiques des deux pays ?
Comme je viens de l’indiquer, l’ambassade a pris l’initiative d’organiser plusieurs forums technologiques. Le choix de sujets correspondant à la fois aux atouts de l’Autriche et aux dix groupes de technologies stratégiques définis par le Vietnam nous permet de relier efficacement les différents acteurs des écosystèmes technologiques des deux pays.
Nous constatons que ces forums rendent les contacts et la coopération beaucoup plus simples et plus fluides.
Dans le cadre de la mobilisation des compétences de la diaspora, nous avons également recensé les intellectuels vietnamiens travaillant dans les universités, les instituts de recherche et les entreprises technologiques autrichiennes, ainsi que dans les organisations internationales établies à Vienne.
Nous avons constitué une base de données et entretenons des contacts réguliers avec ces groupes. Nous les informons de l’évolution de la situation et des besoins exprimés au Vietnam, en leur soumettant des problématiques très précises.
À ce jour, l’ambassade a reçu un accueil très favorable de la part des experts et intellectuels vietnamiens établis en Autriche. Ceux-ci ont proposé plusieurs projets de recherche particulièrement concrets.
Nous avons transmis directement ces propositions aux organismes compétents au Vietnam, notamment au Comité directeur central chargé des sciences, des technologies et de l’innovation. Plusieurs projets sont actuellement en cours d’évaluation.
De leur côté, les membres de la diaspora souhaitent vivement recevoir des demandes, des observations et des propositions concrètes du Vietnam afin de transformer leurs idées de recherche en réalisations.
Alors que l’IA transforme les façons d’apprendre, de travailler et de produire, les possibilités qu’elle ouvre s’accompagnent d’importantes interrogations sur les ressources humaines, les compétences et la capacité d’adaptation de chaque pays. Comment le Vietnam doit-il se préparer pour exploiter efficacement l’IA tout en valorisant sa jeune main-d’œuvre ?
L’intelligence artificielle constitue désormais une tendance incontournable à l’échelle mondiale. La question qui se pose est celle de sa gouvernance, aux niveaux mondial et national, mais aussi dans les entreprises et jusque dans les usages individuels. L’IA pénètre tous les aspects de la vie.
Nous devons donc nous demander ce que la diplomatie scientifique et technologique peut apporter au Vietnam dans ce domaine.
Toute technologie s’inscrit dans un écosystème. L’IA est indissociable des semi-conducteurs, des données et des autres technologies émergentes.
Du point de vue des gouvernements, la gouvernance de l’IA revêt une importance majeure. La diplomatie doit participer aux mécanismes régionaux et mondiaux ainsi qu’à l’élaboration des normes et réglementations internationales dans ce domaine.
L’être humain doit conserver la maîtrise de l’intelligence artificielle, qui doit rester à son service. Il faut également garantir le respect des principes fondamentaux régissant son utilisation, en particulier la souveraineté nationale en matière d’IA et la souveraineté numérique.
Quelle politique ou quel enseignement tiré de l’expérience autrichienne vous paraît le plus pertinent ?
Dans un écosystème technologique, l’État joue un rôle d’orientation et d’accompagnement. Mais la recherche et le développement menés par les universités et les instituts, ainsi que le dynamisme et l’autonomie des entreprises — notamment des petites et moyennes entreprises — sont tout aussi essentiels.
L’un des enseignements qui m’ont le plus marqué en Autriche, comme dans plusieurs autres pays ayant développé des modèles technologiques performants, est la nécessité de placer l’être humain au centre.
Quelles que soient les technologies développées et quel que soit leur degré d’avancement, leur dimension humaine doit toujours être préservée. Elles doivent avant tout servir les intérêts de la population et de l’humanité.
À mes yeux, l’épanouissement intégral de l’être humain, indissociable du développement du pays et de l’humanité, constitue une philosophie fondamentale.
Merci, Monsieur l’Ambassadeur.