Des électeurs particuliers
Dans une petite maison au fond d’une ruelle du quartier Thanh My Tay (Ho Chi Minh-Ville, au Sud du Vietnam), Nguyen Van Tau, ancien colonel du renseignement connu sous le nom de Tu Cang, se tient droit sur sa chaise en bois familière. À 98 ans, ses mains portent déjà les traces du temps, les veines saillantes. Pourtant, lorsque l’on évoque le prochain jour de vote, ses yeux s’illuminent encore.
« Encore quelques jours », dit-il. Pour quelqu’un qui approche le siècle, le temps ne se mesure plus vraiment en années, mais en événements qui donnent encore l’envie d’attendre. Le jour de l’élection en fait partie.
Deux semaines avant le scrutin, les responsables du quartier sont venus prendre de ses nouvelles, vérifier la liste électorale et lui expliquer que, si ses déplacements devenaient difficiles, une urne mobile pourrait être apportée directement chez lui — une procédure habituelle pour les électeurs âgés, les malades ou les personnes dans l’impossibilité de se déplacer.
Mais Tu Cang secoue la tête. Il explique qu’il peut encore marcher et qu’il souhaite se rendre lui-même au bureau de vote installé au siège du Comité populaire du quartier Thanh My Tay, non loin de chez lui. Comme lors de nombreuses élections précédentes, il veut tenir lui-même son bulletin de vote et entrer dans l’isoloir comme n’importe quel autre électeur.
À 98 ans, « aller voter par soi-même » est pour lui une manière de préserver pleinement sa place de citoyen.
Sa réponse a profondément ému les responsables du quartier. Ils lui ont proposé de déposer le premier bulletin de vote le jour du scrutin, non seulement en raison de son âge, mais aussi pour une histoire qui s’étend sur près de huit décennies.
En 1946, lorsque le pays organisa les premières élections générales pour élire l’Assemblée nationale (AN) du Vietnam indépendant, Tu Cang venait d’avoir 18 ans et tenait pour la première fois un bulletin de vote entre ses mains. Il se souvient simplement qu’aller voter lui avait alors donné un sentiment de grande solennité.
Quatre-vingts ans se sont écoulés. Le jeune homme de 18 ans d’autrefois est aujourd’hui devenu un vieil homme de 98 ans. Pourtant, le bulletin de vote de ce citoyen n’a rien perdu de sa signification.
Du bulletin des premières élections générales à celui d’aujourd’hui, huit décennies plus tard, ce parcours ne raconte pas seulement l’histoire d’un homme, mais aussi celle d’un droit civique transmis et préservé à travers les générations.
En quittant la petite maison de Tu Cang, l’histoire du bulletin de vote se poursuit dans une autre génération.
Tran Vo Minh Tri, étudiant à l’Université des Sciences sociales et humaines de Ho Chi Minh-Ville, figure cette année pour la première fois sur la liste électorale.
Selon lui, lorsqu’il a appris qu’il avait atteint l’âge de voter, il a ressenti à la fois de la surprise et de la fierté. C’était le moment de prendre conscience qu’il était devenu un citoyen adulte, doté du droit et de la responsabilité de participer aux décisions communes du pays.
Pour beaucoup de jeunes, le jour de l’élection commence parfois par une curiosité toute simple. Mais une fois inscrit sur la liste électorale, cette curiosité se transforme progressivement en conscience de participation et de responsabilité.
Pour Minh Tri, chaque bulletin de vote exprime la confiance des citoyens envers ceux qui peuvent contribuer au développement du pays.
L’histoire du bulletin de vote citoyen ne se limite pas à la distance entre deux générations. Dans un autre coin de Ho Chi Minh-Ville, ce droit est également garanti pour des personnes presque incapables de quitter leur lit.
Dans une petite maison du quartier Thuan An, M. Loi, 67 ans, est allongé sur un lit placé près de la fenêtre. Un accident vasculaire cérébral survenu il y a trois ans a laissé la moitié gauche de son corps presque entièrement paralysée.
Il y a quelques jours, des responsables du quartier accompagnés de l’équipe électorale sont venus vérifier la liste des électeurs et l’informer que, s’il l’acceptait, une urne mobile serait apportée chez lui le jour du vote.
Avant de tomber malade, il se rendait toujours voter comme les autres habitants du quartier. En apprenant qu’une urne mobile pourrait être apportée à domicile, il s’est dit très heureux, car cela lui permettrait de participer encore à cet événement commun du pays.
Le jour du scrutin, l’urne mobile sera scellée avant son déplacement, accompagnée de tous les membres de l’équipe électorale et fera l’objet d’un procès-verbal conformément à la procédure.
Toute la population bénéficie des ses droits civiques
Dans les sièges des Comités populaires de quartier à Ho Chi Minh-Ville, les listes électorales sont vérifiées à plusieurs reprises. Les cas de personnes âgées, de malades graves ou de personnes handicapées sont signalés afin d’organiser l’utilisation d’urnes mobiles.
Une urne mobile n’est pas simplement une petite boîte transportée ailleurs. Avant de quitter le siège, elle est contrôlée, scellée et consignée dans un procès-verbal. Des membres du bureau électoral ainsi que des représentants chargés de la supervision l’accompagnent.
Dans l’organisation d’une élection, ce sont précisément de tels détails qui déterminent le degré de réalisation du principe de suffrage universel et d’égalité. Tous les électeurs ne peuvent pas se rendre eux-mêmes au bureau de vote ; le système doit donc aller vers eux.
Le jour de l’élection approche.
Dans la maison au fond de la ruelle, Tu Cang rappelle encore à ses proches la date du vote. Minh Tri compte les jours avant son premier passage dans l’isoloir. M. Loi attend l’urne mobile qui viendra jusqu’à lui.
Un homme de 98 ans dépose lui-même son bulletin. Un jeune électeur entre pour la première fois dans l’isoloir. Un homme qui ne peut pas sortir voit l’urne venir à lui.
Un message discret se dessine : les droits civiques ne s’arrêtent devant aucune porte.