Un Têt pas comme les autres pour les Casques bleus vietnamiens au cœur de l’Afrique centrale

À Bangui, en janvier, nul crachin printanier sur les toits couverts de mousse, ni le froid sec qui pousse les cœurs à se rapprocher. Ici, le printemps frappe aux portes de la base des Casques bleus vietnamiens avec un soleil âpre qui brûle la peau et des tourbillons de poussière rouge de l’équateur.

Des casques bleus vietnamiens en Afrique centrale.
Des casques bleus vietnamiens en Afrique centrale.

Sur la base Ucatex de la mission MINUSCA, en Afrique centrale, un drapeau rouge à étoile d’or flotte fièrement sur le ciel azur de l’Afrique. Et soudain, une vague de nostalgie envahit mon esprit. Dix mille kilomètres séparent cette terre brûlée de la douceur familière du Têt au Vietnam, mais le souvenir, lui, est intact.

D’habitude, à cette période de l’année, je flânerais dans les marchés aux fleurs de Nhat Tan ou de Hang Luoc, profitant des effluves du printemps et des préparatifs du Têt.

Il me suffit de fermer les yeux pour imaginer une porte magique, comme celle du chat-robot Doraemon, qui me ramènerait à la maison. Là, les volutes d’encens s’échappant de l’autel que ma mère allume chaque 30 du dernier mois lunaire flottent dans l’air du soir. L’odeur poivrée des feuilles de coriandre se mêle à l’humidité de la nuit de réveillon. Et tout au bout de la rue Phan Dinh Phung, le café familier où je partageais un thé chaud avec mes collègues du Journal de l’Armée populaire me revient comme un écho réconfortant.

Je revois la foule pressée autour du lac Ngoc Khanh, tout près de chez moi. Les visages levés vers le ciel, les feux d’artifice de mille couleurs, les mains qui s’agrippent dans une chaleur humaine si précieuse. Mais cette année, ces images ne vivent plus que dans ma mémoire, ou dans quelques vignettes minuscules sur l’écran de mon téléphone.

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Des casques bleus vietnamiens en Afrique centrale.

Pourtant, ici, au cœur de la mission des Nations unies, j’ai compris une chose : le Têt n’est pas qu’une date. C’est un retour intérieur, un chemin du cœur. Même à mille lieues de la maison, le goût du pays reste là, dans chaque respiration, dans chaque battement de cœur.

J’ai été désigné comme officier de communication, avec un départ prévu à peine un mois avant le Têt. Je me souviens encore de l’effervescence au sein de notre équipe de la MINUSCA : nous débattions joyeusement pour savoir ce qu’il fallait emporter pour ce premier Nouvel An loin du pays.

Je repense avec reconnaissance aux conseils de la lieutenante-colonelle Bui Thi Minh Nguyet, mon prédécesseur. Nous ne nous étions jamais rencontrées, mais ses messages étaient empreints d’une chaleur fraternelle. Elle m’avait tout expliqué dans les moindres détails : comment emballer les épices, quels ustensiles garder de la mission précédente. Grâce à elle, j’ai pu glisser dans mes valises un petit Vietnam portatif : des sentences rouges calligraphiées, une photo de l’Oncle Hô, des fruits confits, des champignons noirs séchés…

Il y avait aussi d’autres trésors, plus intimes. Des cadeaux glissés dans ma main par mes proches au moment du départ : une enveloppe rouge de ma sœur avec l’instruction stricte de ne l’ouvrir qu’à minuit pile, la nuit du réveillon ; des lettres d’amis, soigneusement étiquetées, « à ouvrir le jour du Têt », « pour ton anniversaire » ; une figurine de Têu en bois, un cliché souvenir avec mes collègues du Journal de l’Armée populaire.

Mais le plus émouvant restait sans doute le drapeau national, une étoile d’or brodée sur fond rouge, offert par un collègue du Journal des Travailleurs. Ce drapeau faisait partie du programme « Fierté nationale » qu’ils avaient lancé pour les expatriés vietnamiens.

Nous l’avons utilisé pour la première fois à une occasion très spéciale : une cérémonie de lever des couleurs organisée en l’honneur du XIVe Congrès du Parti. Quelle émotion de voir ce drapeau flotter à Bangui, et de savoir que les images de notre cérémonie avaient été diffusées sur VTV1, lors de l’ouverture officielle du Congrès. Un moment de fierté intense, un encouragement silencieux pour tous les membres du Parti en mission loin du pays.

Cette année, le major Le Van Chien, officier du renseignement, s’apprête à rentrer au pays après une mission exemplaire. Mais il garde en mémoire, intact, ce Têt pas comme les autres.

Il se rappelle très précisément le moment où il a reçu son billet d’avion : un vol prévu la veille du Nouvel An lunaire. Alors que les marchés aux fleurs de Hanoï s’animaient, lui, debout sur le tarmac de Bangui, observait les hélicoptères des Nations unies fendant un ciel d’un bleu cru.

« C’est à ce moment-là que j’ai compris que j’allais passer un Têt différent, loin de ma famille, mais plus proche que jamais de la mission confiée par la Patrie », m’a-t-il confié.

Cette émotion mêlée de fierté et de solitude s’est dissipée dès qu’il a franchi le seuil de notre « maison vietnamienne ». Là, la grande sœur de la mission, Bui Thi Minh Nguyet, préparait avec soin le dîner du réveillon. Les senteurs familières des épices et la chaleur du foyer improvisé, tout cela a suffi à alléger le poids du vol long-courrier, à réchauffer le cœur comme si on retrouvait son propre chez-soi.

La nuit du réveillon, au cœur d’une région d’Afrique centrale marquée par l’instabilité, où des coups de feu résonnent parfois encore au loin, nous avons ressenti plus intensément que jamais la valeur du mot « paix », une valeur que, durant les printemps paisibles de notre pays natal, nous oublions parfois, sans même nous en rendre compte, de chérir à sa juste mesure, a dit Chien.

Le même mélange d’émotion habite aujourd’hui la lieutenante Nguyen Thi Ngoc Tram, tout juste arrivée à Bangui comme officier de formation. En déballant un colis expédié du Vietnam, elle ne peut cacher sa joie de retrouver les décorations du Têt, intactes après des milliers de kilomètres. Pour elle, ce Têt est une partition d’émotions mêlées : l’excitation de vivre une première, et la douce jalousie envers ceux qui célèbrent chez eux.

Ici, à la MINUSCA, rien n’est donné. Il n’y a ni ingrédients familiers ni décors tout prêts pour célébrer le Têt comme au pays. Alors, nous avons tout apporté dans nos valises. Chaque objet, si petit soit-il, charrie un peu de nostalgie et beaucoup d’amour du pays.

Avec des fleurs de pêcher et d’abricot en papier, collées sur les murs de nos logements préfabriqués, nous avons recréé notre propre printemps. Ces images, si simples en apparence, ravivent pourtant les souvenirs de nos familles, de nos quartiers, des réveillons partagés.

Quand j’ai vu le drapeau national flotter au cœur de l’Afrique, mon cœur s’est serré. J’ai eu ce sentiment étrange, mais profond : je ne suis pas vraiment loin de la patrie, car la patrie vit en moi, dans chaque recoin de cette mission, dans chaque geste du quotidien, dans chaque effort pour accomplir la tâche confiée.

Nous avons construit notre décor du Têt de nos propres mains. Pas de fleurs fraîches ? Qu’à cela ne tienne : chacun s’est mis à découper, plier, colorer, des mains pourtant habituées aux claviers et aux stylos, pour donner vie à des pétales rouges et jaunes.

Nous avons dressé un plateau du Têt avec des fruits locaux, mais nos pensées, elles, s’envolaient vers la table familiale du réveillon avec la soupe aux pousses de bambou et les nems croustillants.

Quand le major Gimba, un collègue nigérian de la mission, est venu voir notre préparation, son enthousiasme était contagieux. Il a goûté nos plats, admiré les décorations, et s’est exclamé : « C’est une cuisine proche de la nature ! » Ce simple mot nous a remplis de fierté.

Ce Têt, nous ne l’avons pas fêté pour nous seuls. Nous l’avons partagé avec le monde, comme une façon de montrer ce que signifie être Vietnamien : un peuple empreint d’humanité, de résilience, et de paix.

Dang Thu Ha

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