Une immersion sensible dans un savoir-faire menacé, devenu aujourd’hui expérience culturelle à part entière…
Quat Dong est l’un des hauts lieux de la broderie artisanale au Vietnam, un savoir-faire longtemps fragilisé par la concurrence de produits industriels, standardisés et à bas coût.
Native du village, Bui Thi Mai Lan, fondatrice de la boutique de broderie Tu Thi et initiatrice de l’atelier "Retour au village pour apprendre la broderie“ se souvient.
“Après avoir monté la boutique Tu Thi, on n'a raté aucune occasion de mettre en avant le métier. Le but, c'était d'en vivre, nous, mais aussi d'autres familles du village. Progressivement, les gens se sont remis à s'y intéresser. On a vu des habitants, notamment des jeunes, qui voulaient apprendre à broder pour se faire leurs propres colifichets: écharpes, vêtements ou rideaux. C'est ce qui nous a donné l'idée d'organiser des petits cours, en faisant venir les artisans du coin pour qu'ils transmettent leur savoir”, nous raconte-t-elle.
Dans la cour ombragée d’une maison ancienne typique de la plaine du Nord, entourée d’un jardin fleuri, les apprenants écoutent, observent, puis s’essaient aux premiers points.
Les artisans expliquent les tissus, les fils, les harmonies de couleurs. Chaque geste est montré, répété, corrigé. Nguyen Ha Phuong, responsable de l’atelier, résume l’esprit du projet.
“Pas mal de clients nous disaient qu'ils voulaient apprendre sur place, au village. Et justement, c'est ce qu'on visait. L'idée, ce n'est pas seulement de leur montrer comment broder, mais qu'ils vivent vraiment l'expérience - découvrir l'endroit, échanger avec les habitants, sentir le rythme du métier au jour le jour…”, nous dit-elle.
Parmi les artisans, Pham Thi Huong incarne cette mémoire vivante. À 56 ans, elle compte plus de quarante années passées à broder. Fille du village, elle guide chaque apprenant avec patience...
«Enfant, c'était école puis broderie dès que je rentrais. Il n’y avait pas d'école pour apprendre ça. On regardait faire les grands-parents, les parents, et on essayait de faire pareil. Petit à petit, les mains finissaient par savoir toutes seules. Dans la famille, on est six enfants, et on a tous appris le métier de cette façon, en brodant…», nous explique-t-elle.
Aujourd’hui, Pham Thi Huong montre comment faire courir le fil, manier l’aiguille, associer les couleurs. Sous les yeux attentifs des apprentis, les motifs prennent forme, lentement.
Parmi les participantes, Hong Vo, américaine d’origine vietnamienne, qui a découvert Tu Thi lors d’un retour au pays. Séduite par les produits exposés, elle s’est aussitôt inscrite à l’atelier.
«Le cours ne compte que cinq séances, mais on apprend énormément: des points de base jusqu’à la broderie de fleurs, d’arbres ou de papillons... L’équipe est très chaleureuse, et Madame Huong enseigne avec un grand dévouement. Je suis vraiment heureuse d’avoir participé», nous confie-t-elle.
Pour Vu Anh Tuyet venue de Hanoi, l’expérience va bien au-delà de la maîtrise technique.
«J'adore la broderie, mais toute seule chez moi, c'était compliqué. Je passais mon temps à tout défaire et recommencer. Après avoir lu un article sur Tu Thi, je me suis dit que j'allais tenter le coup. Maintenant, je brode même devant ma porte quand j'ai un moment. Les gens qui passent s'arrêtent, me font des compliments... Ça fait vraiment plaisir. J'ai fini les cinq cours et j'ai brodé de belles fleurs sur mes habits moi-même. C'est génial!», partage-t-elle.
Pour élargir encore l’accès à cet atelier, la boutique de broderie Tu Thi envisage désormais de collaborer avec des agences de voyage, afin de créer des circuits destinés aux touristes internationaux, mêlant découverte du village et initiation à la broderie.
Bui Thi Mai Lan précise l’ambition.
«Nous souhaitons développer un tourisme expérientiel, à la fois pour préserver les valeurs culturelles du village et pour créer des revenus supplémentaires pour les artisans. Quand les visiteurs consacrent leur temps et leur habileté à broder eux-mêmes un objet, la valeur du métier devient plus tangible... C’est aussi l’occasion d’échanger, de raconter l’histoire du village et de mieux comprendre les attentes des clients», nous indique-t-elle.
À Quat Dong, la broderie ne relève plus seulement de la mémoire : elle devient un espace vivant, où se joue l’avenir d’un artisanat confronté aux mutations contemporaines.