La communauté Co Tu protège ce « royaume » comme un trésor sacré transmis de génération en génération.
Un « patrimoine vivant » au cœur de la forêt profonde
Le « royaume d’arbres de pơ mu » est le nom donné par les habitants locaux à une forêt d’environ 450 hectares située au sommet du Zi’liêng, considéré comme une montagne sacrée par les Co Tu. À plus de 1 200 mètres d’altitude, la zone est enveloppée de brume toute l’année, avec un climat froid et humide, des conditions idéales pour le développement de cette espèce en une formation exceptionnelle.
L’ensemble de la forêt compte 2 011 arbres de pơ mu, dont 1 146 ont été reconnus comme Arbres du patrimoine du Vietnam. Selon les experts, nombre d’entre eux ont entre 300 et 1 400 ans. Le plus grand dépasse 40 mètres de hauteur, avec un diamètre de 5,5 mètres et une circonférence de 11 mètres.
Depuis le centre de la commune, l’accès à la forêt est difficile : les chemins sont escarpés, glissants, et certains passages nécessitent de s’agripper aux racines pour progresser. Plus on s’enfonce, plus la lumière est filtrée par la densité du couvert végétal.
Après plusieurs heures de marche, les pơ mu apparaissent enfin. « Marchez doucement, ne parlez pas fort… cette forêt est sacrée », murmure le chef de village Hoih Rieng (75 ans), en s’arrêtant. Devant les visiteurs, d’immenses troncs émergent dans la brume.
« Certains arbres ici ont vécu plus d’un millénaire, aucun Co Tu n’oserait y toucher », affirme-t-il.
Dans cet environnement froid et humide, les pơ mu ne poussent pas de manière dispersée mais en peuplements denses. Leurs troncs droits, couverts de mousse, dominent la canopée.
La base des arbres impressionne particulièrement : les racines affleurent en masses imposantes, serpentant sur le sol, certaines formant des cavités suffisamment grandes pour abriter plusieurs personnes.
Chaque arbre présente une forme unique : certains évoquent un animal couché, d’autres ont des troncs légèrement torsadés par le temps, ou des bases gonflées semblables à des blocs de pierre. Les habitants les nomment selon leur apparence, « arbre-toit », « arbre-dos de dragon », afin de mieux les identifier et les préserver.
« Nous appelons ce “royaume de pơ mu” une forêt mystérieuse. Et ce qui est mystérieux ne peut être totalement expliqué », confie le chef Rieng.
Préserver le pơ mu pour les générations futures
Pour les Co Tu, depuis des temps anciens, les grands arbres sont des lieux où résident les esprits. Leur taille imposante symbolise la force et la résilience des habitants de la montagne, si bien que personne dans le village n’ose les abattre. Le pơ mu s’inscrit pleinement dans ces croyances.
« Le pơ mu n’est pas un bois destiné aux vivants », explique le chef C’lau Blao (78 ans).
Selon lui, cette forêt est intimement liée à la culture et à la vie des Co Tu. Autrefois, ce bois n’était utilisé que pour fabriquer des cercueils, afin d’accompagner les défunts vers leurs ancêtres, jamais pour un usage quotidien. « C’est une forêt sacrée, nul ne peut y pénétrer sans l’accord du village », précise-t-il.
Le chef Hoih Mia (68 ans) raconte que, du fait de son isolement en pleine forêt, le « royaume de pơ mu » n’a été découvert par les habitants qu’en 2010. Aussitôt, la communauté s’est réunie et a décidé de préserver coûte que coûte cette forêt, considérée comme un bien commun inviolable. Ces règles constituent une « barrière invisible » qui a permis la conservation durable de cette richesse.
Au-delà des croyances, les habitants assurent eux-mêmes la protection de la forêt. Des équipes d’autogestion patrouillent régulièrement pour contrôler les accès.
À une époque, la valeur économique du pơ mu a suscité des convoitises. Pour protéger ce « trésor », les villageois ont installé des postes de contrôle, interdisant l’accès libre aux étrangers.
« La forêt de pơ mu est un don du ciel pour les Co Tu. Il ne s’agit pas seulement de la préserver pour aujourd’hui, mais aussi pour les générations futures. La perdre serait une faute envers nos ancêtres », affirme le chef Mia.
Au-delà de sa valeur paysagère, cette forêt constitue un véritable « patrimoine vivant » de la cordillère, réunissant des richesses en biodiversité, en culture autochtone et en potentiel de développement d’un tourisme écologique durable.
En 2016, lorsque le « royaume de pơ mu » a été reconnu comme ensemble d’arbres du patrimoine, la communauté Co Tu a exprimé une grande fierté, y voyant une reconnaissance de ses efforts de préservation.
Peu après, un sentier de plus de 8 km menant au cœur de la forêt a été aménagé. Les habitants ont contribué à la construction de maisons sur pilotis et de maisons communautaires Gưol, à la fois pour protéger le site et accueillir les visiteurs.
Aujourd’hui, la région commence à attirer les amateurs de trekking. Toutefois, l’accès reste strictement contrôlé afin de ne pas nuire aux arbres anciens.
Au cœur de la cordillère de Truong Son, les pơ mu continuent de vivre depuis des centaines, voire des milliers d’années. Pour les Co Tu, il s’agit d’un « royaume » préservé comme un trésor inestimable.