Course contre la montre et audace des réformes

La mise en place d’un Centre financier international à Hô Chi Minh-Ville (au Sud) et à Da Nang (au Centre du Vietnam) ne constitue pas seulement une décision économique ; elle relève d’un choix stratégique de long terme dans un contexte de recomposition de l’ordre économique et financier mondial.

Hô Chi Minh-Ville prépare les infrastructures pour le Centre financier international. Photo : Le Minh.
Hô Chi Minh-Ville prépare les infrastructures pour le Centre financier international. Photo : Le Minh.

Alors que le commerce international ralentit, les flux de capitaux se réorganisent à la recherche de destinations stables, sûres et porteuses de croissance. Le Vietnam s’impose progressivement comme une économie capable de préserver la stabilité macroéconomique, d’approfondir son intégration et d’afficher une ambition de croissance rapide.

L’avantage du retardataire

Le Vietnam se trouve aujourd’hui à un tournant : passer du statut de site de production à celui de centre de connexion des flux de capitaux, de technologies et d’innovation. Selon le Dr Ho Quoc Tuan, maître de conférences à l’Université de Bristol (Royaume-Uni), le pays a choisi le bon moment pour bâtir un Centre financier international (CFI). Il ne s’agit pas simplement d’une zone fonctionnelle ou d’un projet d’infrastructure, mais d’un signal politique fort quant au degré d’ouverture et à la détermination du Vietnam à s’insérer plus profondément dans les flux financiers mondiaux.

Comparé à Londres ou à Singapour, le Vietnam ne dispose pas d’un long héritage historique en matière de développement financier. Toutefois, sa position de retardataire constitue un atout : elle permet d’apprendre des expériences et d’éviter les erreurs des centres pionniers. Le pays peut s’inspirer des modèles de Singapour, de la Malaisie ou de la Chine (notamment Hong Kong et Shanghai), tout en les adaptant à son cadre institutionnel et à ses objectifs stratégiques.

À l’ère d’une finance étroitement liée à la technologie, la capacité d’absorption technologique et la rapidité d’adaptation deviennent des facteurs décisifs. Une main-d’œuvre jeune, l’essor des fintechs, de l’intelligence artificielle, de la finance verte et des actifs numériques offrent les conditions nécessaires pour bâtir dès l’origine un centre financier moderne et agile.

Lors de la première réunion du Comité directeur du CFI au Vietnam, le Premier ministre Pham Minh Chinh a souligné que la création d’un tel centre est une démarche nouvelle, complexe et sans précédent. Elle doit être menée selon le principe : « ne pas rechercher la perfection, ne pas céder à la précipitation, mais ne pas manquer l’opportunité », « en avançant pas à pas, en tirant les leçons de l’expérience et en élargissant progressivement le périmètre d’action ».

Ces derniers temps, le gouvernement, les ministères et les collectivités locales ont obtenu des résultats initiaux : présentation de conclusions au Bureau politique, adoption par l’Assemblée nationale de la Résolution no 222/2025/QH15, élaboration et promulgation de huit décrets d’application, consultations d’expériences internationales et mise en place progressive d’un Conseil d’administration central du CFI ainsi que d’organes exécutifs dans les deux villes concernées. Hô Chi Minh-Ville et Da Nang ont, pour leur part, préparé les ressources humaines, les infrastructures et les conditions opérationnelles nécessaires.

Pour le Dr Ho Quoc Tuan, les réformes engagées vont dans la bonne direction et contribuent à instaurer une confiance initiale auprès des institutions financières internationales. « Nous sommes engagés dans une véritable course contre la montre. » Dans un contexte où les pays de la région cherchent à se positionner dans la chaîne de valeur financière, l’opportunité ne se présentera pas indéfiniment si le Vietnam tarde à agir.

La construction d’un CFI ne relève pas uniquement d’un calcul économique : elle suppose des réformes institutionnelles profondes et une capacité d’action résolue. Si le pays sait saisir le moment opportun, il pourra attirer davantage de capitaux internationaux et affirmer son rôle au sein du système financier asiatique. L’engagement en faveur d’une croissance élevée constitue le socle du développement de la finance internationale, les institutions fondant toujours leurs décisions d’investissement sur les perspectives économiques du pays d’accueil.

S’insérer dans la « chaîne de valeur » financière asiatique

Si le cadre institutionnel est une condition nécessaire, les entreprises demeurent l’acteur décisif de la réussite ou de l’échec du CFI. La sélection des premières entreprises marque le passage de la phase de préparation à celle de l’action concrète.

À Da Nang, la présence d’un unique intermédiaire de paiement dans la liste reflète l’importance stratégique des fintechs dans l’architecture du futur centre financier.

Le Tuan Anh, directeur commercial de 9PAY, souligne que l’entreprise a déjà préparé la base juridique pour les paiements transfrontaliers, développé un écosystème de produits de paiement numérique, mobilisé des ressources humaines et investi dans l’infrastructure technologique ; elle a également créé un comité de projet dédié au CFI et ouvert un bureau à Da Nang.

Selon les experts, ces entreprises pionnières serviront de banc d’essai pour évaluer la faisabilité de nouveaux modèles financiers. Le CFI est appelé à devenir un véritable laboratoire réglementaire (sandbox), où des modèles tels que les paiements transfrontaliers, la finance numérique, la finance verte ou les actifs numériques pourront être expérimentés dans un cadre strictement encadré.

Le professeur associé Nguyen Huu Huan, indique que Hô Chi Minh-Ville a signé des accords de coopération avec Nasdaq et Binance, contribuant progressivement à la constitution d’un écosystème de produits financiers innovants.

L’expert Trân Hoang Ngân estime, pour sa part, que le CFI constituera un outil efficace pour mobiliser des fonds internationaux de capital-risque, stimuler l’entrepreneuriat innovant et ouvrir la voie à la création de places d’échange de matières premières et d’instruments financiers modernes.

À moyen et long terme, le Dr Ho Quoc Tuan considère que le Vietnam peut s’intégrer en profondeur dans les segments où il dispose d’avantages comparatifs, notamment les paiements, la finance numérique, le financement des technologies émergentes ou encore la finance verte. Deux piliers s’avèrent essentiels : les ressources humaines et les infrastructures, soutenues par un cadre juridique suffisamment flexible pour encourager l’innovation, tout en demeurant assez rigoureux pour garantir la sécurité du système.

Pour réussir, le CFI devra s’appuyer sur la crédibilité, la confiance, la stabilité et une forte prévisibilité. Les politiques devront être transparentes et cohérentes, les procédures standardisées, les responsabilités individuelles clairement définies ; le traitement des dossiers devra être rapide, mais rigoureux, l’ouverture maîtrisée, l’innovation encouragée sans compromettre la sécurité systémique.

Le Centre financier international du Vietnam entre ainsi dans une course où se jouent la rapidité d’exécution, la qualité des réformes et la capacité de mise en œuvre. S’il sait exploiter pleinement la conjoncture, il pourra devenir un tournant stratégique, permettant au Vietnam d’affirmer sa position au sein du réseau financier asiatique et mondial.

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