Quelle place pour le Vietnam sur l'échiquier éolien asiatique ?
Lors de la conférence de presse sur le Sommet de l'énergie éolienne Asie-Pacifique 2026 (APAC Wind Energy Summit 2026), co-organisée le 26 mai par le Conseil mondial de l'énergie éolienne (GWEC) et le Journal des Finances et de l'Investissement, Bui Vinh Thang, directeur national du GWEC au Vietnam, a rappelé les ambitions du pays. Selon le Plan de développement électrique VIII (PDP 8), le Vietnam table, d'ici 2030, sur une capacité d'environ 26 à 38 GW pour l’éolien terrestre et près de 6 GW pour l’éolien en mer.
À cette échelle, et si l'on exclut les géants chinois et indien, le Vietnam s'impose comme l'un des fers de lance de l'énergie éolienne dans la région APAC.
Selon Bui Vinh Thang, le potentiel offshore du pays est colossal, estimé à environ 600 GW. Fait saillant : la faible profondeur de son plateau continental permet d'opter majoritairement pour des fondations posées en mer (météo-moustiquaires ou monopieux fixes). Cela réduit considérablement les coûts d'investissement par rapport à des marchés comme la Corée du Sud, le Japon ou Taïwan, contraints de développer l'éolien flottant.
Quant à l’éolien terrestre, l’objectif de 26 à 38 GW, bien qu'ambitieux, reste réalisable. Cela exige toutefois un cadre réglementaire harmonisé, la structuration d'une chaîne d'approvisionnement locale et une captation efficace des investissements directs étrangers (IDE). Face à une demande d'électricité nationale qui progresse à deux chiffres, l'éolien est appelé à devenir un pilier du mix énergétique vietnamien.
Alessandro Antonioli, directeur national de CIP (Copenhagen Infrastructure Partners) au Vietnam, abonde dans ce sens en soulignant les atouts compétitifs du pays : des vitesses de vent élevées, un gisement éolien stable et une façade maritime étendue.
Selon lui, l'appétit énergétique d'une économie en pleine croissance, combiné au fait que les chaînes de production américaines et européennes relocalisent leurs activités au Vietnam, génère une demande massive en électricité verte. C'est un défi de taille, mais surtout une opportunité historique que le Vietnam saura saisir s'il déploie des politiques de soutien adaptées, un cadre juridique lisible et une montée en compétences de son industrie locale.
Le représentant de CIP a également salué le savoir-faire des entreprises vietnamiennes issues du secteur pétrolier et gazier offshore, qui constitue un socle technique précieux pour le déploiement de l'éolien en mer.
Les entreprises vietnamiennes intègrent la chaîne de valeur mondiale
Autrefois perçu comme un simple secteur énergétique, l’éolien est désormais qualifié par les multinationales de véritable « noyau dur » d'une nouvelle filière industrielle.
Ngo Tien Dat, représentant de Suzlon Energy (leader indien des turbines éoliennes), affirme que le Vietnam affiche un potentiel de premier ordre au sein de la région APAC, porté par une forte croissance du PIB, des besoins électriques exponentiels et une main-d'œuvre jeune.
Fait notable : l'attractivité du Vietnam ne réside pas uniquement dans sa consommation d'énergie, mais aussi dans sa capacité à structurer un écosystème industriel local. Contrairement à d’autres pays émergents, le Vietnam s'appuie sur une solide expérience dans les industries maritimes, la pétrochimie et la construction mécanique, des compétences qui font office de véritable « rampe de lancement » pour l’éolien offshore.
Comme son entreprise a déjà mis en chanter de plus de 2 000 MW de projets éoliens et solaires au Vietnam et dans la région (notamment aux Philippines), Nguyen Ngoc Tu, directeur commercial et du développement des projets pour le marché Sud de la société IPC E & C, se montre particulièrement optimiste. Pour lui, l'offre électrique doit impérativement anticiper la croissance démographique et économique du pays. « Le virage vert est une trajectoire mondiale irréversible, et le Vietnam est résolument sur la bonne voie », conclut-il.
L’un des faits marquants de l’industrie éolienne vietnamienne actuelle réside dans l’émergence de plus en plus nette des entreprises locales au sein de la chaîne d’approvisionnement internationale.
Nguyen Tuan, directeur commercial de la Corporation générale par actions des services techniques du pétrole du Vietnam (PTSC), a souligné que, face à l'objectif de croissance à deux chiffres fixé par le gouvernement, l’éolien en mer s'impose comme une évidence pour injecter une capacité électrique massive dans le réseau. Les acteurs vietnamiens ne se contentent plus de regarder le train passer ; ils sont désormais des maillons directs de la chaîne de valeur offshore mondiale.
Selon lui, si des fleurons nationaux comme PTSC ou IPC ont déjà franchi le pas, les entreprises locales doivent impérativement consolider trois piliers majeurs pour affûter leur compétitivité :
Premièrement, elles doivent muscler leurs capacités internes en investissant massivement dans les infrastructures, les équipements de pointe, le marketing et le service client, afin d'optimiser les coûts tout en maximisant la qualité des prestations.
Deuxièmement, il est crucial de catalyser les synergies interentreprises à l’échelle nationale. Tuan a illustré ce point en rappelant que, pour les contrats de fabrication de fondations de gongs en mer destinés aux marchés européen et taïwanais, PTSC a orchestré la collaboration de près de 100 sous-traitants nationaux.
Troisièmement, l'État doit jouer son rôle de facilitateur à travers des mécanismes et des politiques incitatives fortes. Le dirigeant a insisté sur l’absolue nécessité de structurer un « Stable Pipeline », c’est-à-dire un portefeuille de projets pérennes et planifiés de manière régulière chaque année. C'est précisément cette visibilité à long terme qui permettra aux industriels de sauter le pas et d'investir sereinement dans des infrastructures lourdes et des équipements hautement spécialisés.
Une « fenêtre d’opportunité » qui ne restera pas éternellement ouverte
Les investisseurs étrangers s'accordent à dire que le Vietnam se trouve actuellement dans une « fenêtre de tir dorée » pour s’imposer dans le secteur éolien. Toutefois, cette longueur d'avance est éphémère, car la concurrence régionale s'intensifie à marche forcée. L’Indonésie, les Philippines, la Thaïlande et la Malaisie déploient tour à tour des stratégies de transition énergétique très agressives. Parallèlement, les places fortes de l'éolien asiatique, telles que Taïwan, la Corée du Sud et le Japon, continuent de consolider leurs investissements.
En clair, si le Vietnam tarde à parachever son cadre juridique, son mécanisme de tarification de l’électricité, sa planification de l’espace maritime ou ses infrastructures de transport par réseau, sa chance de devenir le leader de la région pourrait s'évanouir.
À l’inverse, si le pays convertit l'essai en stabilisant son marché dès aujourd’hui, il fera d'une pierre deux coups : il résoudra l'équation de sa sécurité énergétique tout en donnant naissance à une nouvelle industrie exportatrice pesant plusieurs milliards de dollars.
À l’heure où la demande d'électricité monte en flèche et la pression de la décarbonation se fait plus pressante, l’éolien en mer n’est plus une option pour demain. Il s'affirme, dès à présent, comme l'un des piliers stratégiques de la croissance économique du Vietnam pour les décennies à venir.