Dans la canopée, les « familles » de doucs à pattes noires, qui se déplacent de branche en branche à la recherche de nourriture, tandis que les adultes portent leurs petits et évoluent avec agilité dans le feuillage, composent non seulement un tableau écologique saisissant, mais témoignent également de l’efficacité croissante des efforts de conservation.
Selon les experts, le douc à pattes noires, connu scientifiquement sous le nom de Pygathrix nigripes, est un primate endémique de la région indochinoise, classé en danger (EN) par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ainsi que dans le Livre rouge du Vietnam.
Au-delà de sa valeur en matière de biodiversité, cette espèce est également considérée comme un « indicateur écologique », car sa présence reflète directement la santé des écosystèmes forestiers.
L'analyse des données de suivi à long terme à Nui Chua révèle une tendance notable.
Depuis le premier recensement en 1994, la population de langurs a connu certaines fluctuations.
En 2003, le nombre estimé oscillait entre 470 et 1 000 individus ; en 2013, il avait diminué pour se situer entre 420 et 955 individus environ.
Cependant, depuis 2023, les relevés font état d’environ 889 individus, avec une population estimée pouvant atteindre 1 139 individus, répartis en 59 groupes.
Dans un contexte où de nombreuses espèces de primates sont en déclin à grande échelle, ces chiffres revêtent une signification positive, indiquant une tendance à la reprise relativement stable.
La répartition spatiale de l'espèce révèle également des caractéristiques écologiques remarquables. Les groupes de langurs sont principalement concentrés dans les forêts sempervirentes de basse altitude, notamment dans les zones est et nord-est du parc national de Nui Chua.
La structure des groupes est assez flexible : le plus grand groupe recensé comptait jusqu’à 60 individus, tandis que le plus petit n’en comptait que 4.
Fait notable, les forêts sempervirentes en bordure des cours d’eau présentent la densité la plus élevée, avec environ 21 groupes, soit entre 294 et 373 individus.
Ces zones sont considérées comme un « noyau de survie » grâce à l’abondance de nourriture et à des conditions d’habitat favorables.
D’un point de vue comportemental, les groupes de doucs ont tendance à se déplacer et à s’alimenter dans des zones relativement proches les unes des autres.
Des phénomènes occasionnels de fusion de groupes sont observés, mais, la plupart du temps, chaque groupe conserve son indépendance.
Cette organisation sociale permet à la fois de limiter la compétition et de maintenir une connectivité, un facteur clé pour l’adaptation face aux changements environnementaux.
Ce n’est pas un hasard si les doucs langurs à pattes noires ont pu maintenir une présence stable à Nui Chua.
Cette région possède un écosystème rare et unique, caractérisé par l’interaction entre forêts côtières arides et forêts sempervirentes humides.
Cette diversité favorise non seulement la survie de cette espèce de primate rare, mais soutient également une grande richesse d’espèces animales et végétales endémiques.
Par ailleurs, le parc national de Phuoc Binh, avec un écosystème forestier d'altitude frais et humide, joue le rôle de corridor biologique essentiel.
La connectivité entre ces deux massifs forestiers crée un espace de vie continu, permettant aux espèces de se déplacer et d’échanger leur patrimoine génétique, un facteur crucial dans un contexte de changement climatique et de pressions écologiques croissantes.
Selon Tran Van Tiep, directeur du Comité de gestion des parcs nationaux de Nui Chua-Phuoc Binh, cette expérience de conservation met en évidence une réalité claire : protéger la forêt ne consiste pas seulement à préserver une superficie boisée, mais à maintenir le « flux vital » reliant les écosystèmes.
Les groupes de doucs observés aujourd’hui sont le résultat d’un processus de gestion persévérant et coordonné, allant des patrouilles au contrôle, jusqu’à la lutte contre le braconnage. Il s’agit d’efforts discrets, mais décisifs.
Des défis subsistent néanmoins.
La pression du développement économique, les risques d’empiètement sur les habitats naturels et les impacts du changement climatique exigent une amélioration des stratégies de conservation, tant en termes de ressources que d’approches.
La participation des communautés locales y joue un rôle irremplaçable.
En effet, la disparition de ces « familles » de primates ne se limiterait pas à une perte de biodiversité, mais entraînerait une rupture de l’équilibre écologique, quasi impossible à rétablir.
Au cœur des forêts de Khanh Hoa, les bonds gracieux des doucs à pattes noires ne sont pas seulement un symbole de vie, mais aussi un message puissant : protéger la nature, c’est, en définitive, protéger l’avenir de l’humanité.