La famille de Tran Duy perpétue le métier du bois depuis plusieurs décennies, constituant une base solide pour un espace de création riche en identité. Animé par une passion particulière pour la sculpture, son père a choisi de quitter sa région natale pour suivre une formation professionnelle, devenant l’un des pionniers de cette discipline dans son village à une époque où elle restait peu répandue.
Après ses études et plusieurs années d’expérience, il est revenu à la terre natale, travaillant tout en transmettant son savoir à de jeunes artisans. Aujourd’hui, l’atelier familial n’est plus seulement un lieu de production, mais aussi un espace de rencontre pour de nombreux artisans, dont une grande partie a été formée par lui.
À la recherche d’une identité personnelle
Contrairement à l’image d’un héritier naturel du métier, Tran Duy a grandi en marge de l’atelier, observant sans y participer activement.
« À cette époque, je n’avais pas encore l’intention de poursuivre ce métier. Je me contentais de regarder mon père et les artisans travailler, sans jamais manier les outils moi-même », confie-t-il.
Après le lycée, il s’inscrit à l’Université des beaux-arts de Hue dans l’espoir de poursuivre une formation artistique formelle. Mais rapidement, un sentiment d’inadéquation le pousse à abandonner.
« Ce choix n’a pas été facile. J’étais perdu quant à mon avenir. J’avais besoin de rentrer chez moi, de trouver un espace calme pour réfléchir à ce que je voulais vraiment », se souvient-il.
De retour à l’atelier, sans orientation claire, il commence à apprendre le métier presque par défaut. Mais cette période de doute devient progressivement un moment fondateur, où émergent les premières réflexions sur son identité et son parcours.
Raconter avec le langage de son époque
Entre 2018 et 2019, Tran Duy crée un site internet, développe ses réseaux sociaux et publie des vidéos montrant ses processus de fabrication. À l’origine destinés à attirer des clients, ces contenus gagnent progressivement en popularité.
Après avoir mis en avant des œuvres traditionnelles, il ressent le besoin d’explorer de nouvelles directions. Il comprend que l’essentiel n’est pas de transformer la nature du métier, mais d’en renouveler les formes d’expression afin de les adapter au monde contemporain.
Le choix de sculpter des personnages issus de la culture populaire — comme Goku ou Luffy — constitue alors une démarche expérimentale, mais stratégique, permettant de toucher un public plus large, notamment les jeunes.
« J’avais peur que cela nuise à l’image traditionnelle de l’atelier », admet-il.
Pourtant, ces expérimentations marquent un tournant décisif. Diffusées sur les plateformes numériques, elles rencontrent un succès croissant, y compris à l’international.
Face à cet engouement, il adopte l’anglais comme langue principale sur ses supports numériques, facilitant l’accès à un public mondial. Même sans comprendre le vietnamien, les internautes peuvent suivre les étapes de création et saisir l’histoire derrière chaque œuvre.
Redéfinir l’artisanat traditionnel
L’objectif de Tran Duy n’est pas de transformer l’essence du métier, mais de le repositionner dans un contexte contemporain, en dialogue avec la mondialisation.
Diversification des thèmes, hybridation entre tradition et culture populaire, passage de l’atelier physique aux plateformes numériques, adoption de l’anglais : autant de stratégies visant à assurer la pérennité et le développement du métier.
Parallèlement, il organise des ateliers participatifs destinés notamment aux visiteurs étrangers. Ces expériences permettent au public de découvrir concrètement les techniques artisanales.
« Lorsqu’ils essaient eux-mêmes, ils comprennent la précision et la patience que cela demande, et apprécient davantage la valeur du travail artisanal », explique-t-il.
Ce modèle contribue non seulement à générer des revenus, mais aussi à diffuser la culture de manière plus accessible et immersive.
Selon lui, les jeunes s’intéressent de plus en plus à l’artisanat, non seulement pour son esthétique, mais aussi pour les histoires et les valeurs qu’il véhicule. Un signe encourageant pour l’avenir du secteur.
Dans un monde dominé par la production de masse, la valeur de l’artisanat ne réside pas dans la perfection, mais dans « l’âme » du produit — le temps, l’effort et l’histoire de l’artisan.
Pour Tran Duy, l’avenir ne se mesure pas en ambitions démesurées, mais en persévérance :
« Aujourd’hui, je ne poursuis pas de grands objectifs à long terme. Je souhaite simplement continuer mon travail avec constance, améliorer mes compétences et bâtir progressivement une base solide pour l’avenir. »
Une humilité qui reflète un mouvement plus large : celui d’une jeune génération capable de préserver un héritage tout en le réinventant et en le projetant dans un monde de plus en plus connecté.