La communauté vietnamienne de Kanchanaburi préserve son héritage culturel en Thaïlande

Autrefois, les Vietnamiens quittant leur pays pour s’installer en Thaïlande emportaient avec eux non seulement des moyens de subsistance, mais aussi une mémoire culturelle faite de savoir-faire halieutiques, de saveurs culinaires et de traditions. 

Dans la commune de Pak Phraek (province de Kanchanaburi, en Thaïlande), on compte environ six à sept lignées d’origine vietnamienne installées depuis plusieurs générations.
Dans la commune de Pak Phraek (province de Kanchanaburi, en Thaïlande), on compte environ six à sept lignées d’origine vietnamienne installées depuis plusieurs générations.

Autrefois, les Vietnamiens quittant leur pays pour s’installer en Thaïlande emportaient avec eux non seulement des moyens de subsistance, mais aussi une mémoire culturelle faite de savoir-faire halieutiques, de saveurs culinaires et de traditions. Dans la province de Kanchanaburi, la communauté thaïlandaise d’origine vietnamienne est ainsi devenue une composante du paysage culturel local.

Au cœur de l’animation fluviale de la commune de Pak Phraek se trouve un « foyer commun » où cette communauté s’est établie depuis plusieurs générations. Selon M. Noppadon Krachangchai, chef du village no 1, la zone compte aujourd’hui 6 à 7 lignées d’origine vietnamienne, soit environ 70 à 80 personnes représentant 30 à 40 % de la population. Lui-même appartient à la troisième génération d’une famille vietnamienne installée sur place.

« Nos ancêtres vivaient de la pêche avant de se tourner vers l’élevage de poissons en cages. Aujourd’hui, la majorité de la communauté travaille dans le tourisme fluvial, accueillant des visiteurs venus de Chine, de Singapour, de République de Corée, de Russie et d’Europe. Cette activité est devenue notre principale source de revenus et contribue à faire de la région une destination touristique importante en Thaïlande », explique-t-il.

Du mode de subsistance traditionnel aux services modernes, cette évolution reflète un processus d’intégration marqué. Les habitations adoptent progressivement l’architecture thaïlandaise et la langue de communication est majoritairement le thaï. Pourtant, dans ce mouvement de transformation, les valeurs culturelles vietnamiennes continuent d’être préservées comme un socle spirituel unissant la communauté.

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D’une activité traditionnelle de pêche, les habitants se sont progressivement tournés vers l’élevage de poissons en cages.

Cette capacité d’adaptation a ouvert de nouvelles perspectives. Les activités touristiques sur radeaux à Pak Phraek se professionnalisent, avec des conditions de sécurité renforcées. Les « radeaux disco », proposant chant et hébergement nocturne, sont devenus un produit touristique original attirant des dizaines de milliers de visiteurs chaque année, notamment lors du festival de Songkran. Autrefois construits en bambou, ces radeaux ont été remplacés par des structures métalliques plus durables afin d’améliorer l’expérience des visiteurs.

Les transformations économiques — de la pêche traditionnelle à l’aquaculture puis au tourisme — témoignent de la capacité de la communauté vietnamienne à s’adapter et à s’intégrer. Mais derrière cette dynamique, subsistent des strates de mémoire culturelle, discrètes, mais persistantes, qui témoignent du parcours de plusieurs générations en terre étrangère.

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Le pont Song An symbolise les relations entre le Vietnam et la Thaïlande.

Le pont Song An constitue un symbole emblématique de la rencontre entre les cultures vietnamienne et thaïlandaise. Au-delà de son attrait touristique, il évoque l’histoire des Vietnamiens installés le long de la rivière Kwai. Selon le maire de Pak Phraek, M. Pramote Unjitskul, « le mot "Song” signifie “paire”, symbolisant les peuples thaïlandais et vietnamien, tandis que “An” évoque la paix et le bonheur. Ce pont d’environ 20 à 25 mètres incarne l’harmonie et la coexistence pacifique entre les deux communautés ».

La vie spirituelle constitue également un espace de préservation de la mémoire collective. La pagode Khanh Tho, vieille de plus de 200 ans, reste un centre majeur des activités culturelles et religieuses de la communauté vietnamienne. Son nom vietnamien revêt une signification particulière : il marque la reconnaissance de son histoire, de ses origines et de la contribution des Vietnamiens à la vie locale.

Selon le vénérable Thich Quoc Sanh, sixième abbé du temple, « la pagode joue un rôle essentiel dans la vie spirituelle de la communauté. Construite sur un terrain offert par les habitants, elle est entretenue collectivement. Les rituels bouddhistes y sont régulièrement célébrés, contribuant à préserver les traditions vietnamiennes et à renforcer la confiance des habitants locaux ».

Si la culture est un lien invisible, la gastronomie en est l’expression la plus tangible. La soupe aigre vietnamienne, appelée localement « Kaeng Som Yuan », préparée à base de poisson d’eau douce, est particulièrement appréciée des visiteurs. Plus qu’un simple plat, elle incarne une mémoire transmise de génération en génération.

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La soupe aigre à la vietnamienne, appelée « Kaeng Som Yuan », préparée à base de poisson d’eau douce, compte parmi les plats appréciés des visiteurs.

Selon Mme Hutchaporn Satianrujikanon, responsable de la promotion touristique à Pak Phraek, ce plat possède également des vertus médicinales traditionnelles. « Il aide à renforcer la santé grâce à des ingrédients tels que le piment, le citron, l’échalote, l’aubergine jaune et le basilic. C’est à la fois un mets et un remède transmis au fil du temps », explique-t-elle.

À partir d’ingrédients simples, tels que piments, pâte de crevettes, poisson, citron et herbes, ce plat offre une saveur aigre et épicée caractéristique, tout en étant reconnu pour ses qualités nutritionnelles. Initialement consommé par la communauté d’origine vietnamienne, il s’est progressivement diffusé dans l’ensemble de la population. En 2023, il a été distingué par le ministère thaïlandais de la Culture comme « spécialité provinciale » et reconnu par le ministère de la Santé comme « aliment bénéfique pour la santé ».

Ainsi, l’histoire de la communauté vietnamienne à Kanchanaburi dépasse la simple migration : elle incarne un processus durable d’intégration et de préservation culturelle. Beaucoup n’ont jamais foulé le sol vietnamien, mais la mémoire des origines continue de vivre à travers les plats, les maisons, les pagodes — et le souhait, un jour, de « revenir aux sources ».

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