Des passerelles qui commencent… par un bol de phở vietnamien
Dans de petites cuisines au cœur de l’Europe, des Vietnamiens vivant loin de leur pays se retrouvent autour d’un plat familier. Lorsque ces petits points se relient pour former un réseau, le phở ne raconte plus seulement une histoire culinaire. Derrière ce plat se trouvent la mémoire, la communauté, des générations nées loin de la Patrie, mais aussi une manière très naturelle de rapprocher le Vietnam du reste du monde.
De nombreux Européens apprécient beaucoup le phở vietnamien.
Retrouver son pays à travers un parfum
Dans un café de Hanoi, par un jour de pluie et de vent, Mai Hai Lam parle avec passion… du phở en Europe.
Au départ, il n’était question que d’un plat. Mais plus on l’écoute, plus on découvre que derrière ces bols de phở se cachent d’autres histoires : celle de personnes qui vivent loin du Vietnam depuis des dizaines d’années ; celle d’enfants vietnamiens nés en Europe ; celle de restaurants distants de milliers de kilomètres qui cherchent à se connecter.
Et avant toute chose, il y a la nostalgie.
À 18 ans, Mai Hai Lam a quitté Hanoi pour aller étudier en Pologne. Il pensait rentrer au Vietnam après ses études. Les bouleversements survenus en Europe de l’Est au début des années 1990 ont orienté sa vie autrement : il est resté, a commencé sa carrière, fondé une famille et vit en Pologne jusqu’à aujourd’hui.
Après avoir passé plus des deux tiers de sa vie loin de son pays natal, certaines choses restent intactes dans sa mémoire. Les petites rues. Les haut-parleurs de quartier. Les matinées brumeuses de Hanoi. Et le parfum du phở.
Il se souvient des années de subventions, lorsque, pour un enfant malade, un bol de phở pouvait parfois être un cadeau. On ouvrait la gamelle, la vapeur s’en échappait, le bouillon était limpide, au goût doux et délicat, et son parfum se répandait dans la pièce.
On peut aller très loin, mais la mémoire possède ses propres chemins pour revenir. Pour ceux qui vivent à l’étranger, le pays natal ne se manifeste parfois pas par une frontière sur une carte. Il revient à travers une voix, une chanson, un plat, voire simplement un parfum retrouvé par hasard dans une ville située à des milliers de kilomètres de chez soi.
Des années plus tard, lors du 12e Forum des entreprises vietnamiennes en Europe, à Budapest (Hongrie), Mai Hai Lam a proposé d’organiser une Semaine du phở en Europe.
L’idée a rapidement trouvé un écho auprès de personnes partageant la même sensibilité. Parmi elles figurent Dao Hong Hai, de Hanoi Station à Bruxelles ; Thai Tran, actif dans la distribution de produits agricoles et alimentaires vietnamiens au Royaume-Uni ; Nguyen Thi Viet Ha, en Italie ; Jolie Stanser, en Suède ; Bui Diep Quynh et Khanh Tran, en Allemagne ; l’artiste Quynh Iris de Prelle, en Belgique ; puis Thang Tran, de PhởCkaren en Slovaquie, Tran Nguyen, de Mova, Dang Linh et Ngo Diem Le aux Pays-Bas…
Ils vivent dans des villes différentes, exercent des métiers différents et ont connu des parcours différents loin de leur pays, mais ils ont un point commun.
« Je pense que l’amour du phở et de la cuisine vietnamienne est le dénominateur commun de ceux qui ont participé, participent ou participeront à ce réseau. Ce n’est pas mon amour personnel ni celui d’un individu en particulier. C’est notre amour à tous pour notre pays », explique Mai Hai Lam.
C’est pourquoi le nom initial « I Love Phở » a été changé en « We Love Phở ». Un seul pronom a changé. Mais le passage du « je » au « nous » représente aussi la distance entre une nostalgie personnelle et une histoire collective.
Certains apportent leur expérience dans les affaires, d’autres mettent les restaurants en relation, travaillent dans les technologies ou introduisent les produits vietnamiens dans les réseaux de distribution. À partir de personnes qui, jusque-là, évoluaient séparément, un réseau s’est progressivement constitué.
LES VIETNAMIENS À L’ÉTRANGER
- Plus de 6,5 millions de personnes
- Plus de 130 pays et territoires
- La Résolution n° 23-NQ/TW du 2 août 2026 du Bureau politique définit la communauté vietnamienne à l’étranger comme une partie inséparable et une ressource de la communauté nationale vietnamienne ; elle appelle également à continuer de valoriser son potentiel, ses atouts et son rôle de connexion dans la nouvelle période.
Source : Résolution n° 23-NQ/TW ; Commission d’État chargée des Vietnamiens à l’étranger, ministère des Affaires étrangères.
Quand de petites cuisines dessinent une carte
L’aventure de We Love Phở n’a pas commencé dans de grandes salles de conférence. Elle a commencé là où le phở est déjà présent dans la vie quotidienne en Europe : un restaurant à Varsovie, un établissement à Prague, une cuisine vietnamienne en Slovaquie ou une adresse gastronomique à Bruxelles.
Chaque endroit n’était qu’un petit point. Mais lorsque ces petits points se relient, une carte commence à apparaître.
La Semaine du phở en Europe a constitué l’une des premières expériences. Selon We Love Phở, du 8 au 14 décembre 2025, plus de 250 établissements dans 23 pays ont participé aux activités organisées à l’occasion de la Journée du phở (12 décembre).
Il n’y avait pas de scène unique. Chaque restaurant a trouvé sa propre manière de raconter son histoire : présentation de l’histoire du plat, démonstrations de préparation du phở, reconstitution de stands ambulants, échanges avec les chefs ; outre le phở au bœuf et le phở au poulet, on trouvait également du phở roulé, du phở mélangé, du phở végétarien et des variantes davantage adaptées aux goûts locaux.
Il y a là quelque chose d’intéressant dans la culture. Aller à la rencontre du monde ne signifie pas se figer dans le passé. Préserver son essence tout en sachant dialoguer avec un nouvel environnement est précisément ce qui permet à une valeur culturelle de continuer à vivre.
Lancement du programme « Phở Cultural Roadshow Europe 2026 ».
À partir de ces initiatives menées séparément, We Love Phở s’est fixé pour objectif de construire une « carte du phở en Europe », avec l’ambition de mettre en relation quelque 5 000 restaurants, chefs, entreprises et acteurs de la gastronomie vietnamienne.
Si cette carte voit le jour, sa valeur ne résidera pas seulement dans le fait d’aider les gens à trouver une adresse où manger du phở. Un restaurant à Berlin peut être l’endroit où un Allemand apprend pour la première fois à prononcer le mot « phở ». Un établissement à Prague peut être le lieu où un enfant d’origine vietnamienne entend ses parents parler de Hanoi. Une cuisine à Varsovie peut introduire la cannelle, l’anis étoilé, le riz, la sauce de poisson et de nombreux produits vietnamiens dans une nouvelle chaîne d’approvisionnement.
Un plat peut conduire à l’histoire de la terre qui l’a vu naître. La curiosité pour un plat peut susciter la curiosité pour un pays. Et parfois, c’est de cette curiosité que naît un voyage.
C’est l’une des manières dont le soft power s’exerce dans la vie quotidienne : pas nécessairement à travers de grands messages, mais grâce à une multitude de petits points de contact, suffisamment proches et familiers pour donner envie d’en savoir davantage.
Le Phở Cultural Roadshow Europe 2026 montre plus clairement comment ces petits points peuvent être reliés. Pendant près de trois semaines, du 26 juin au 15 juillet 2026, le parcours a fait étape dans 7 lieux répartis sur 6 pays : Prague (République tchèque), Varsovie (Pologne), Bratislava/Trnava (Slovaquie), Vienne (Autriche), Budapest (Hongrie), Bochum et Berlin (Allemagne).
Huit artisans, chefs et experts de la gastronomie vietnamienne ont participé au voyage. Mais le Roadshow n’a pas été conçu uniquement pour cuisiner et servir du phở.
À Varsovie, des activités ont été consacrées au partage des savoir-faire et à la mise en relation des professionnels de la gastronomie. En Slovaquie, la délégation a participé à la Journée du Vietnam. À Vienne, une rencontre à caractère diplomatique a été organisée. Budapest a permis de mettre en relation la communauté vietnamienne et les entreprises vietnamiennes d’outre-mer. Berlin a constitué le point de convergence final du parcours.
Un même bol de phở, mais chaque étape a ouvert une conversation différente.
UN VOYAGE DU PHỞ À TRAVERS L’EUROPE
PHỞ CULTURAL ROADSHOW EUROPE 2026
- 20 jours : du 26 juin au 15 juillet 2026
- 6 pays : République tchèque - Pologne - Slovaquie - Autriche - Hongrie - Allemagne
- 7 étapes : Prague - Varsovie - Bratislava/Trnava - Vienne - Budapest - Bochum - Berlin
- 8 artisans, chefs et experts de la gastronomie vietnamienne ont participé au voyage.
Les activités ont combiné démonstrations culinaires, partage des savoir-faire, échanges avec les communautés, mise en relation des entreprises et promotion de la culture vietnamienne.
Source : Phở Cultural Roadshow Europe 2026 ; Commission d’État chargée des Vietnamiens à l’étranger ; Vietnam News.
D’un bol de phở à des passerelles entre les hommes
À Prague, de nombreux clients ont patiemment fait la queue pour déguster des bols de phở préparés directement par des artisans venus du Vietnam.
Mais lors de tels événements, ce qui reste le plus marquant se trouve parfois au-delà du bol.
De nombreuses familles vietnamiennes sont venues avec leurs jeunes enfants. Ces enfants nés et élevés en Europe ont entendu parler vietnamien, vu des costumes traditionnels, observé les adultes préparer les plats de leurs grands-parents et goûté des saveurs qu’ils ne connaissaient peut-être jusque-là que dans la cuisine familiale.
« Ce dont nous sommes le plus fiers, c’est d’avoir réussi à préserver notre identité culturelle nationale. Les deuxième et troisième générations continuent d’avoir accès à la culture vietnamienne à travers la gastronomie, les costumes traditionnels et les cours de vietnamien », explique Nguyen Duy Vu, président de l’Association des Vietnamiens en Slovaquie.
Ce détail donne à l’histoire du phở une autre dimension. La gastronomie ne permet pas seulement de faire connaître le Vietnam au monde ; elle peut aussi ramener le Vietnam vers les générations de Vietnamiens qui grandissent au-delà des frontières du pays.
Mai Hai Lam parle du Roadshow avec des mots assez simples : « Le phở n’est pas une destination. Le phở est une porte ouverte sur la culture. »
Par cette porte, un étranger peut en apprendre davantage sur le Vietnam. Mais par cette même porte, un enfant d’origine vietnamienne en Europe peut trouver une partie de la réponse à la question de savoir d’où il vient, tandis que les Vietnamiens vivant loin de leur pays peuvent se retrouver.
La valeur à long terme de la « carte du phở » ne réside peut-être pas non plus dans le fait qu’elle compte finalement 500, 1 000 ou 5 000 adresses. Plus important encore, derrière chaque point sur la carte, il y a une personne.
Une personne qui a quitté Hanoi il y a plus de trente ans mais se souvient toujours de la vapeur qui s’échappait de la gamelle de phở de son enfance. Une famille qui emmène son enfant à une fête pour qu’il entende quelques mots de vietnamien supplémentaires. Un chef qui veut préparer une cuisine vietnamienne avec davantage de soin. Un entrepreneur qui souhaite introduire les produits de son pays d’origine sur le marché local.
Ou tout simplement un client européen qui, pour la première fois, prend des baguettes, se penche au-dessus d’un bol de phở fumant et demande : « D’où vient le phở ? »
Il y a des ponts construits en acier et en béton. Il y a des passerelles ouvertes par la diplomatie et le commerce. Et il y a des ponts invisibles, édifiés à partir de la mémoire, de la confiance et des liens qui se tissent entre les êtres humains.
Dans une ville européenne située à des milliers de kilomètres du Vietnam, ce pont commence parfois tout simplement par la vapeur qui s’élève d’un bol de phở.