Une mutation démographique aux opportunités économiques
L’« économie argentée » (silver economy) repose sur une nouvelle lecture du vieillissement : loin d’être un fardeau, il constitue un levier de développement. Elle englobe l’ensemble des produits, services et activités destinés aux personnes âgées, généralement à partir de 50 ou 60 ans, qui deviennent ainsi un moteur de consommation et de croissance.
Plusieurs pays asiatiques ont déjà transformé ce défi en avantage. Le Japon, confronté au vieillissement depuis les années 1970, a développé un écosystème complet : logements adaptés, soins de santé intégrant des technologies robotiques, services de long séjour, formation continue et loisirs personnalisés. Ce modèle a permis de dynamiser de nombreux secteurs tout en favorisant l’autonomie des seniors.
La Chine, de son côté, a élevé l’économie argentée au rang de stratégie nationale entre 2022 et 2024. Le marché atteint aujourd’hui entre 15 000 et 17 000 milliards de yuans (environ 2 000 à 2 200 milliards de dollars) et devrait dépasser 10 % du PIB d’ici 2035.
Singapour, entré dans une phase de « super-vieillissement » en 2026, considère également ce secteur comme un « gisement économique », avec un marché estimé à 72 milliards de dollars. Le pays mise sur la télémédecine, les logements adaptés et le maintien en activité des seniors. La Malaisie, quant à elle, prépare cette transition en valorisant l’expérience des personnes âgées et en développant des services spécifiques de loisirs et de bien-être.
Faire des seniors une ressource stratégique
Pour le Vietnam, le développement de cette économie repose sur un modèle à trois piliers. Les personnes âgées en constituent le centre, à la fois comme force productive, grâce à leur expérience, et comme demande solvable stimulant les secteurs de la santé, du tourisme ou de l’éducation tout au long de la vie.
Les entreprises jouent un rôle clé dans l’innovation et la mise en œuvre, en développant des produits adaptés et des environnements de travail inclusifs. L’État, pour sa part, agit comme architecte institutionnel, en mettant en place un cadre juridique et des politiques incitatives favorisant l’émergence de cet écosystème.
Cette vision s’inscrit dans la continuité d’une pensée ancienne. Le président Ho Chi Minh affirmait déjà que « les personnes âgées sont une richesse inestimable de la nation ». Plus récemment, le secrétaire général du Parti communiste du Vietnam, To Lam, a réaffirmé que les seniors constituent une ressource essentielle, appelant notamment au développement de modèles de prise en charge favorisant le lien social.
Un potentiel en forte croissance
Le Vietnam est officiellement entré dans une phase de vieillissement démographique en 2011. En 2024, le pays comptait environ 14,2 millions de personnes âgées de 60 ans et plus, soit plus de 14 % de la population. Ce chiffre pourrait atteindre près de 18 millions d’ici 2030, ouvrant un potentiel considérable pour le développement de l’économie argentée.
Le cadre politique et juridique se structure progressivement. Le Parti a confié à la Commission centrale des politiques et des stratégies l’élaboration d’un projet de développement de cette économie. Le gouvernement a également adopté plusieurs textes, dont la Stratégie nationale en faveur des personnes âgées à l’horizon 2035 et des mesures visant à améliorer les services de santé de qualité.
Le Premier ministre Pham Minh Chinh a identifié cinq axes prioritaires : sensibilisation, développement d’un écosystème de soins complet, encouragement des entreprises, valorisation du rôle des seniors et renforcement des organisations représentatives.
Supprimer les obstacles structurels
Pour concrétiser ces ambitions, plusieurs défis doivent être relevés. Pauline Tamesis, coordinatrice résidente des Nations unies au Vietnam, souligne la nécessité d’accroître les investissements publics et privés dans les infrastructures de soins, ainsi que de mettre en place des incitations fiscales et financières.
De son côté, Angela Pratt, représentante de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au Vietnam, recommande de renforcer les soins de santé primaires, de développer un système national de prise en charge de longue durée et de promouvoir une approche intersectorielle.
Les entreprises appellent également à des réformes. Tran Kim Chung, président du groupe CT Group, propose notamment de favoriser la participation des seniors à des activités comme la reforestation ou l’agriculture circulaire, tout en développant leurs compétences numériques. Nguyen Hong Lam, président du groupe Que Lam, plaide pour un cadre juridique soutenant l’engagement des personnes âgées dans une agriculture durable.
Avec l’appui des organisations internationales, l’engagement des pouvoirs publics et l’implication du secteur privé, le Vietnam dispose des atouts nécessaires pour transformer le vieillissement démographique en levier de croissance.
Au-delà des indicateurs économiques, l’économie argentée incarne aussi une vision de société : celle où les personnes âgées ne sont pas perçues comme une charge, mais comme une ressource précieuse contribuant pleinement au développement du pays.