Bien plus qu’une simple fête du début du printemps, cette coutume consistant à offrir un porc au génie tutélaire du village reflète les croyances agraires, l’esprit de cohésion communautaire et l’éthique de gratitude propres à la culture villageoise vietnamienne.
Dans l’espace culturel des fêtes printanières du delta du Nord, la procession du « ong lon » de La Phu est souvent évoquée comme un rituel à part, où croyances populaires, traditions communautaires et devoir de reconnaissance envers les ancêtres se fondent en une pratique culturelle imprégnée d’identité vietnamienne. Le rituel montre comment les habitants préservent la mémoire historique à travers des formes familières mais riches d’une profondeur culturelle transmise de génération en génération.
La cérémonie en l’honneur du génie tutélaire se déroule à minuit selon un protocole ancestral. Les jeunes du village portent le palanquin transportant les offrandes et prennent part au rite dans un profond recueillement.
Un hommage au génie tutélaire défenseur du pays
Selon la tradition, la procession du « ong lon » est organisée pour honorer Tinh Quoc Tam Lang, général sous le règne du sixième Hung Due Vuong, à qui l’on attribue le mérite d’avoir repoussé les envahisseurs et protégé le territoire.
La légende raconte qu’avant chaque départ au combat, il faisait abattre des porcs et préparer du riz gluant pour festoyer ses troupes et encourager les soldats. Par admiration, les habitants offrirent des porcs en sacrifice, donnant naissance à cette coutume.
Après sa disparition dans la nuit du 13 au 14 du premier mois lunaire à La Phu, il fut divinisé et une maison communale fut érigée en son honneur. Depuis lors, chaque année, le 13 du premier mois de l’année lunaire, les villageois organisent la procession du porc jusqu’à la maison communale afin de réactiver l’épisode ancien et d’exprimer leur gratitude envers celui qui protégea le pays.
Le rituel a été préservé presque intact, devenant une composante essentielle de la vie spirituelle locale. L’atmosphère solennelle du cortège traduit le respect des habitants envers le génie tutélaire et les ancêtres.
Quand l’offrande devient le centre de la procession
La particularité de la fête de La Phu réside dans la place d’honneur accordée au « ong lon », l’offrande sacrificielle. Ce choix traduit l’empreinte des croyances agraires, où l’animal intimement lié à la production agricole est élevé au rang de symbole sacré.
Nguyen Phan Dich, chef du comité rituel de la maison communale de La Phu, explique que la procession du porc est associée à la tradition du festin militaire du génie tutélaire. Élever un porc destiné à l’offrande est considéré comme un acte sacré : l’animal n’est pas seulement une offrande, mais l’expression de la dévotion de tout un quartier, le témoignage de la ferveur collective adressée au génie.
Dès le deuxième mois lunaire de l’année précédente, les quartiers se réunissent pour choisir le porcelet qui sera élevé pour la fête suivante. La famille chargée de l’élevage doit être reconnue pour sa conduite exemplaire, son harmonie domestique et son honnêteté. L’animal sélectionné doit répondre à des critères stricts de morphologie, de couleur et de santé. Durant un an, le « ong lon » est soigné avec une attention particulière.
Selon Nguyen Phan Dich, cette année d’élevage confère au rituel une dimension communautaire profonde. Chaque porc est le “fruit” des efforts collectifs ; lorsqu’il est porté en procession vers la maison communale, il incarne la fierté et l’espérance d’une année nouvelle prospère et paisible. Les plus beaux porcs sont placés dans la salle principale pour la cérémonie nocturne, les autres demeurant dans les espaces extérieurs.
Un rituel sacré et la foi en l’harmonie
Vers 18 heures, le 13 du premier mois lunaire, les processions partent de chaque quartier. Chaque cortège comprend une table d’offrandes, un plateau de riz gluant et un palanquin, avançant au rythme des tambours et des gongs. Les habitants se tiennent le long des routes, partagés entre ferveur et solennité.
Avant d’être installé sur le palanquin, le « ong lon » est nettoyé et orné avec soin, en conservant sa posture comme de son vivant. Chaque quartier rivalise d’esthétique pour exprimer sa dévotion et ses vœux de bonheur pour la nouvelle année.
À la maison communale, les « ong lon » sont alignés devant l’entrée du sanctuaire intérieur en attente du rite. La cérémonie se déroule de minuit à l’aube – moment considéré comme le plus sacré. Dans le silence de la nuit, les anciens accomplissent les gestes traditionnels, accompagnés de textes rituels, de gongs et de tambours, selon des usages préservés à travers les générations. Beaucoup de villageois demeurent sur place jusqu’à la fin, convaincus que c’est l’instant où ciel et terre entrent en communion.
Après la cérémonie, les quartiers ramènent les porcs et partagent les offrandes entre les familles. On croit que plus l’offrande est belle et la cérémonie solennelle, plus l’année sera favorable et le foyer paisible. Cette conviction traduit l’aspiration à une existence stable et prospère propre à la culture agricole traditionnelle.
En 2025, la fête a été inscrite sur la Liste nationale du patrimoine culturel immatériel. Sa vitalité repose avant tout sur l’engagement des habitants : chaque geste, chaque règle, chaque récit est transmis de génération en génération comme une manière de préserver les racines.