Néanmoins, les pressions issues des conjonctures nationale et internationale imposent des décisions politiques aussi souples que résolues.
Nguyen Thi Mai Hanh, directrice du Département du système des comptes nationaux (relevant de l'Office général des statistiques du ministère des Finances), nous aide à identifier les leviers, les obstacles et les solutions afin de lever les goulets d'étranglement, de remobiliser les moteurs de croissance au second semestre et de viser l'objectif d'une croissance à deux chiffres.
L'empreinte des provinces dans la dynamique économique du premier semestre
Journaliste : Les chiffres du PIB pour le deuxième trimestre et le premier semestre 2026 viennent d'être publiés et font état d'une croissance particulièrement robuste. Quelle est votre évaluation de la contribution du PIB régional (PIBR) des différentes provinces et municipalités à la croissance globale du pays ?
Mme Nguyen Thi Mai Hanh :
Au premier semestre, l'économie vietnamienne a enregistré une hausse de 8,18 % de son PIB, soit 0,5 point de pourcentage de plus que la progression de 7,63 % observée à la même période en 2025. Il s'agit d'une performance remarquable dans un contexte mondial qui demeure instable et marqué par une amplification des risques.
Plus en détail, la croissance sectorielle au deuxième trimestre et sur l'ensemble du semestre s'établit comme suit : le secteur primaire (agriculture, sylviculture et aquaculture) progresse respectivement de 4,06 % et 3,87 % ; le secteur secondaire (industrie et construction) bondit de 10,51 % et 9,81 % ; enfin, le tertiaire (services) progresse de 7,87 % et 8,09 %.
Ces indicateurs témoignent d'une reprise pérenne de l'économie, qui maintient un rythme de croissance relativement stable. Ils reflètent les efforts considérables déployés dans la gouvernance macroéconomique ainsi que la résilience de l'ensemble des acteurs économiques face aux difficultés.
Concernant le PIBR des localités, la tendance positive s'est confirmée au deuxième trimestre et sur la première moitié de l'année 2026, notamment dans les provinces et municipalités dotées d'une solide assise industrielle, d'infrastructures modernes bien structurées et d'un secteur touristique et des services en plein essor. Les localités affichant les taux de croissance les plus élevés se concentrent essentiellement parmi celles fortes dans l'industrie manufacturière, l'exportation et le tourisme.
Les estimations du PIBR pour le premier semestre 2026 mettent en lumière des résultats très positifs, illustrés par les données suivantes : 9 des 34 provinces étudiées ont franchi la barre des 10 % de croissance de leur PIBR, à savoir : Ha Tinh (12.79 %), Ninh Binh (11.44 %), Hai Phong (11.33 %), Quang Ninh (11.11 %), Hung Yen (10.72 %), Bac Ninh (10.56 %), Phu Tho (10.18 %), Tay Ninh (10.12 %) et Thai Nguyen (10.01 %).
Par ailleurs, cinq localités se distinguent comme les plus grands contributeurs à la croissance du PIBR national au deuxième trimestre et sur le premier semestre : Hô Chi Minh-Ville (21,78 % et 21,9 %), Hanoï (11,59 % et 11,71 %), Hai Phong (7,53 % et 7,51 %), Bac Ninh (5,76 % et 5,32 %) et Dong Nai (5,73 % et 5,89 %).
La forte croissance de certaines provinces telles que Ha Tinh, Bac Ninh, Hung Yen, Tay Ninh et Thai Nguyen s'explique par l'entrée en service de nouvelles capacités de production. Citons notamment l'usine de motos électriques VinFast, la réhabilitation et la finalisation de la centrale thermique de Vung Ang II, ainsi que les investissements d'infrastructures dans la zone industrielle Vinhomes Vung Ang ; l'usine textile de la société Bac Giang Vietnam Textile Garment à Quang Ninh ; le projet de construction d'ateliers pour l'usine de fabrication de chaussettes Great Market Global Vietnam et l'usine de confection Nice Power ; les zones industrielles de Thăng Long II, Pho Noi A et Yen My à Hung Yen ; l'usine de production et de finition de produits de teinture textile et l'usine Dalton à Tay Ninh ; les entrepôts et hangars à marchandises de Hoa Phat Long An Steel ; ou encore la phase II du projet d'investissement dans l'élevage porcin reproducteur de haute technologie à Thai Nguyen.
Journaliste : Au-delà des résultats positifs enregistrés ces derniers temps, il est indéniable que le Vietnam doit faire face à de multiples défis, tant sur le front international qu'intérieur. Dans quelle mesure cela affectera-t-il l'objectif d'une croissance à deux chiffres fixé par l'Assemblée nationale et le Gouvernement ?
Mme Nguyen Thi Mai Hanh :
Le taux de croissance de 8,18 % atteint au premier semestre 2026 démontre que l'économie vietnamienne maintient sa trajectoire de reprise positive, jetant ainsi des bases favorables pour capter l'objectif de croissance annuel.
Toutefois, outre les goulets d'étranglement systémiques, institutionnels ou structurels endogènes, l'économie nationale reste confrontée à des défis majeurs dictés par les pressions du marché, les grandes tendances de développement et les turbulences de la conjoncture mondiale. Plus précisément :
La stabilité macroéconomique : Elle sera soumise à de fortes pressions en cas de basculement d'une situation d'excédent commercial vers un déficit commercial, sous l'effet d'une hausse de la demande d'importation de matières premières ou de la volatilité des cours mondiaux des matières premières. Un tel scénario pèserait directement sur la balance des paiements, la gestion du taux de change et les réserves de change, tout en accentuant les risques d'inflation importée.
Les pressions du marché : Elles découlent d'une baisse de la confiance et d'un changement structurel du comportement des consommateurs comme des entreprises. L'affaiblissement du pouvoir d'achat intérieur, consécutif à la contraction des revenus, ralentit la circulation des flux de trésorerie dans le secteur du commerce et des services, plaçant les entreprises face à de sérieuses difficultés de débouchés. Parallèlement, la concurrence exacerbée des produits importés et la polarisation des capacités de production fragilisent les entreprises locales, déjà confrontées à un manque de capitaux, qui risquent de voir leurs parts de marché se réduire sur leur propre sol.
Les défis de gouvernance : Les autorités régulatrices se trouvent face à un dilemme, devant arbitrer entre des objectifs macroéconomiques contradictoires. L'exemple le plus flagrant consiste à devoir assouplir la politique monétaire et abaisser les taux d'intérêt pour stimuler la consommation et soutenir les entreprises, tout en maintenant un contrôle rigoureux pour endiguer l'inflation importée et stabiliser le taux de change. Les fluctuations de la balance commerciale et la volatilité financière mondiale imposent aux décideurs des arbitrages d'une extrême flexibilité, précis tant dans leur dosage que dans leur calendrier (timing), afin d'éviter tout choc exogène à l'économie.
La conjoncture internationale actuelle exerce une pression considérable, le fléchissement de la demande globale sur les principaux marchés d'exportation entraînant une réduction directe des commandes et des recettes en devises pour les pays tournés vers l'exportation. De plus, le maintien de taux d'intérêt élevés par les grandes banques centrales et l'envolée des coûts logistiques mondiaux accentuent les tensions sur l'inflation importée, déstabilisant le taux de change et les chaînes d'approvisionnement nationales.
Mobiliser les ressources pour amorcer l'accélération
Journaliste : Malgré ces difficultés et ces défis, de quelles marges de manœuvre et de quels moteurs disposons-nous pour maintenir cette dynamique de croissance au second semestre ?
Mme Nguyen Thi Mai Hanh :
À l'aube du second semestre 2026, l'économie vietnamienne se trouve à la croisée des chemins, entre opportunités et défis imbriqués. La trajectoire de reprise continue de se consolider grâce à la stabilité macroéconomique, au maintien de la tendance haussière de la production industrielle et des services, à l'accélération de l'investissement public et à l'amélioration continue du climat des affaires.
Parmi les marges de manœuvre et les moteurs de croissance, nous pouvons citer :
Premièrement, l'investissement public demeure l'un des leviers les plus stratégiques. Si le décaissement des fonds alloués aux grands projets d'infrastructure respecte le calendrier prévu, il permettra non seulement de stimuler la demande globale, mais aussi de renforcer durablement les capacités de production de l'économie.
Deuxièmement, l’industrie manufacturière constitue le principal moteur de production, apportant la contribution la plus significative à la croissance. À mesure que les carnets de commandes à l'exportation s'étoffent et que les chaînes d’approvisionnement se stabilisent, ce secteur est pressenti pour continuer à porter la dynamique de croissance.
Troisièmement, la consommation intérieure et le tourisme : Avec un marché de près de 100 millions d'habitants, combiné à la relance des services et du tourisme, ce secteur constitue un levier majeur pour amortir les chocs et les fluctuations externes.
Quatrièmement, le secteur privé et les investissements directs étrangers (IDE) : L'amélioration continue du climat des affaires, conjuguée au déploiement des politiques de soutien aux entreprises, contribuera à stimuler l'investissement et à développer les capacités de production.
Cinquièmement, la science, la technologie, l’innovation et la transformation numérique. Ce sont des catalyseurs capables d'accroître la productivité, d'optimiser l'efficience des ressources et de libérer de nouveaux relais de croissance, en parfaite adéquation avec les orientations stratégiques du Gouvernement pour la période à venir.
Il apparaît ainsi que l'économie dispose encore de marges de progression notables. L’enjeu fondamental réside désormais dans l'exploitation efficace des moteurs existants, tout en levant à temps les goulets d’étranglement pour transformer ces potentialités en résultats de croissance concrets au cours du second semestre.
Cinq grands axes de solutions pour « franchir la ligne d'arrivée » avec une croissance à deux chiffres
Journaliste : Le Gouvernement affiche sa détermination à atteindre une croissance d’au moins 10 % cette année. Pour y parvenir, la Résolution 68/NQ-CP (promulguée le 27 juin 2026) a fixé un scénario de pilotage où le PIB du second semestre doit bondir de 11,9 %. C’est un niveau historique. Quelles sont les solutions vigoureuses à mettre en œuvre d'ici la fin de l'année ?
Mme Nguyen Thi Mai Hanh :
Sur la base des données de croissance du PIB au deuxième trimestre et sur l'ensemble du premier semestre, l'Office général des statistiques a actualisé le scénario de croissance conformément à la Résolution 1/2026/NQ-CP comme suit :
Premier trimestre : +7,94 % ; Deuxième trimestre : +8,39 % ; Premier semestre : +8,18 %.
Par conséquent, pour matérialiser l’objectif d'une croissance annuelle de 10 % en 2026, le second semestre devra afficher une progression de 11,7 %.
Capter un taux de croissance à deux chiffres représente un défi de taille pour l'économie vietnamienne dans un contexte mondial grevé d'incertitudes. Pour atteindre cet objectif ambitieux, les ministères, les secteurs, les localités et la communauté des affaires doivent déployer de manière prioritaire et rigoureuse les cinq groupes de solutions clés suivants :
Premièrement, maintenir une politique budgétaire expansionniste, raisonnée et ciblée. La priorité absolue est d'accélérer l'application des reports d'impôts et de taxes, et tout particulièrement de presser le pas sur les remboursements de la TVA afin de libérer immédiatement des liquidités et du fonds de roulement pour le secteur privé. Au niveau local, il est impératif de lever de manière incisive les blocages administratifs pour garantir un décaissement à 100 % du plan d'investissement public de 2026, cette mission étant directement corrélée à la responsabilité sectorielle et individuelle des hauts dirigeants. Parallèlement, la politique monétaire doit faire preuve de flexibilité pour préserver la stabilité des taux d'intérêt, tout en orientant massivement les flux de crédit vers les secteurs productifs, ciblant en priorité l'import-export, les industries manufacturières auxiliaires et la logistique.
Deuxièmement, stimuler la production et le commerce, et parachever le cadre institutionnel. Il est urgent de continuer à assainir le climat des affaires, de réduire concrètement les lourdeurs administratives et d'abaisser les coûts logistiques. À ce titre, il convient de promulguer rapidement les textes d’application des nouvelles législations (telles que la Loi sur le foncier, la Loi sur l’investissement et la Loi sur le secteur immobilier) afin de combler les vides juridiques. Sur le marché intérieur, il faut intensifier les programmes de stimulation de la consommation et de promotion touristique. Côté exportations, il s'agira de diversifier activement les débouchés, d'anticiper les barrières techniques par des alertes précoces, et de tirer pleinement parti des accords de libre-échange pour maintenir l'élan commercial et redresser efficacement la balance face au phénomène de déficit commercial.
Troisièmement, garantir les grands équilibres macroéconomiques et le développement durable. Il faut assurer de manière absolue la sécurité énergétique sans jamais tolérer de pénurie d’électricité pour la production, quelle que soit la situation. Il est également urgent de dénouer les complexités juridiques qui pèsent sur les projets immobiliers, les logements sociaux et les infrastructures industrielles. Dans le secteur agricole, il convient de piloter activement des scénarios de riposte face aux aléas climatiques (sécheresse, El Niño) et de régler définitivement la question du « carton jaune » de l'IUU (pêche illégale, non déclarée et non réglementée) afin de redynamiser les exportations de produits halieutiques.
Quatrièmement, encourager l'effort d'autonomie de la communauté des affaires. Face aux pressions liées aux perturbations des chaînes d'approvisionnement et à la flambée des tarifs du fret maritime, les entreprises se doivent de piloter les risques avec flexibilité, de diversifier leurs sources d'approvisionnement et de rationaliser la gestion de leurs stocks. Plus important encore, la conformité aux critères ESG (Environnement, Social et Gouvernance) et la transition stratégique vers un modèle d'économie circulaire à faibles émissions de carbone sont désormais des passages obligés pour franchir les barrières techniques internationales. Cela permettra aux entreprises locales de s'intégrer plus profondément dans la chaîne de valeur des grands groupes à capitaux étrangers (IDE).
Cinquièmement, mobiliser les nouveaux leviers de croissance. Il s'agit de parachever et d'interconnecter les bases de données nationales, de généraliser l'application des sciences, des technologies et de l'intelligence artificielle (IA), ainsi que d'accélérer l'innovation et la transformation numérique au sein des secteurs économiques stratégiques (tels que la construction mécanique, l'ingénierie des matériaux et l'industrie minière). Enfin, l'exploitation des plateformes de commerce électronique transfrontalier devra être renforcée pour rehausser la productivité et la compétitivité structurelle de notre économie.
La mise en œuvre synchrone et coordonnée de ces solutions jettera des fondations solides pour permettre à l'économie de s'engager sur une trajectoire de haute performance et d'accomplir avec succès les objectifs de croissance fixés pour l'année 2026.