Derrière cette tendance se cache un besoin de renouer avec l’identité traditionnelle au cœur de la vie numérique et du rythme moderne.
Par un après-midi au Temple de la Littérature à Hanoï, il n’est pas difficile de croiser des groupes de jeunes vêtus d’áo dài posant au bord du lac, assistant à des ateliers artisanaux ou marchant lentement sous les anciennes toitures comme s’ils cherchaient un autre tempo au milieu d’une ville devenue trop rapide. Certains viennent pour « faire un check-in », d’autres pour trouver un coin paisible où lire, tandis que certains souhaitent simplement expérimenter un espace empreint de tradition qu’ils considéraient autrefois comme distant.
Ce qui frappe, c’est que ces scènes apparaissent de plus en plus fréquemment dans la vie urbaine contemporaine. Le patrimoine, autrefois perçu comme un espace du passé, réservé aux manuels scolaires ou aux visites collectives, devient aujourd’hui une partie intégrante de l’expérience de vie des jeunes générations.
Nguyen Diem My (22 ans, Hanoï) explique qu’elle se rend souvent au Temple de la Littérature le week-end, non seulement pour prendre des photos, mais aussi pour participer à des activités culturelles.
« À une époque, j’avais l’impression que tout allait trop vite autour de moi, que tout tournait autour du téléphone et des réseaux sociaux. Mais quand je viens au Temple de la Littérature ou au lac Văn, j’ai le sentiment de ralentir. Au départ, je pensais simplement que l’endroit était beau, mais plus j’y viens, plus je suis curieuse de l’histoire et des récits qui se cachent derrière cet espace », confie-t-elle.
De nombreuses jeunes choisissent de porter l'ao dai lorsqu'elles visitent Hoi An.
L’histoire du Temple de la Littérature n’est d’ailleurs pas un phénomène isolé. À la Cité impériale de Huê, de plus en plus de jeunes vêtus de costumes traditionnels vietnamiens se promènent dans l’enceinte royale, assistent à des spectacles de musique de cour ou réalisent des vidéos au ton nostalgique. Les espaces patrimoniaux de Hue ne vivent plus uniquement à travers les leçons d’histoire ; ils investissent désormais l’univers numérique par l’image, la musique et l’émotion. Les vidéos au ralenti sous les toits vernissés, les airs de nhã nhạc résonnant dans la nuit ou encore les áo dài (tunique traditionnelle des Vietnamiennes) apparaissant sur TikTok ont rapproché l’ancienne capitale impériale des jeunes générations.
Hoa Hạ (21 ans, Hai Phong) estime que ce qui attire le plus dans les sites patrimoniaux est le sentiment d’être relié à un long courant culturel.
« Quand je porte un costume ancien dans la Cité impériale ou que j’écoute la musique de cour le soir, j’ai l’impression que l’histoire ne reste plus enfermée dans les livres. Elle devient plus proche et plus vivante émotionnellement. Je pense que beaucoup de jeunes aiment le patrimoine parce qu’on y ressent quelque chose de très différent des espaces modernes », explique-t-elle.
Les structures antiques de Huê sont réinterprétées à travers le langage visuel, la mode et les expériences de la jeune génération.
Dans la vieille ville de Hoi An, les maisons anciennes, les lanternes et les salons de thé traditionnels apparaissent continuellement dans les vlogs de voyage de la génération Z. Mais derrière ces images au style rétro se cache une quête de nostalgie et de connexion avec la vie locale. Nombreux sont les jeunes qui passent des heures dans un café donnant sur les vieux toits, à écouter les cris des vendeurs ambulants la nuit ou à marcher dans des rues peu éclairées par les enseignes électroniques.
À Hô Chi Minh-Ville, les musées, les anciens immeubles collectifs ou les bâtiments de l’époque coloniale française deviennent également de nouveaux lieux de rendez-vous pour les jeunes passionnés de photographie et d’exploration urbaine. De nombreuses visites guidées à pied consacrées au vieux Saïgon, des ateliers de récit sur l’histoire urbaine ou des initiatives de préservation de la mémoire de la ville attirent un public jeune de plus en plus nombreux.
Que recherchent les jeunes dans les espaces patrimoniaux ?
Derrière cette tendance se dessine un mouvement culturel notable : les jeunes commencent à revenir vers des valeurs identitaires dans une époque marquée par la mondialisation et la vie numérique.
Pendant de nombreuses années, la culture traditionnelle a été associée à quelque chose de « vieux », de « difficile d’accès » ou de trop solennel pour la jeunesse. Mais la génération actuelle regarde le patrimoine avec un autre regard : comme un espace d’expérience, une source d’inspiration esthétique et parfois même un lieu de guérison intérieure.
Un áo dài, un atelier de calligraphie ou une soirée de musique traditionnelle ne sont plus considérés comme démodés. Ils deviennent désormais une composante d’un certain art de vivre, de la tendance du « slow living » et d’une quête de profondeur émotionnelle dans une société dominée par la consommation rapide et les algorithmes des réseaux sociaux.
Peut-être la notion d’« identité » n’a-t-elle jamais été aussi importante pour les jeunes qu’aujourd’hui. Alors que les tendances sur TikTok ou Instagram tendent à se ressembler d’un pays à l’autre, le besoin de revenir à ce qui relève du local, de la mémoire culturelle et du sentiment traditionnel ne cesse de grandir. Le patrimoine n’est donc plus seulement un lieu de conservation du passé, mais devient aussi une manière pour les jeunes générations de se définir elles-mêmes.
Plus encore, cette tendance ne relève pas uniquement d’une question culturelle ; elle touche directement aux industries culturelles et à la manière dont un pays construit son image dans le monde contemporain.
Plusieurs pays asiatiques comme la République de Corée, le Japon ou la Chine ont réussi à intégrer leur patrimoine dans la vie moderne à travers le tourisme, la mode, les arts ou les technologies, transformant ainsi leur culture en véritable « soft power ». Le Vietnam dispose d’une opportunité similaire alors que les jeunes s’intéressent de plus en plus aux espaces patrimoniaux et aux contenus culturels sur TikTok et YouTube.
Les jeunes immortalisent des moments passés aux abords des sites patrimoniaux afin de préserver leurs émotions et de se reconnecter à leurs souvenirs culturels.
Le Vietnam se trouve aujourd’hui face à cette même opportunité. L’intérêt croissant des jeunes pour le Temple de la Littérature, Huê, Hoi An ou les espaces patrimoniaux urbains montre que la culture traditionnelle conserve un fort pouvoir d’attraction lorsqu’elle est racontée dans un langage adapté à son époque. Des ateliers artisanaux aux visites nocturnes, en passant par les arts visuels et les contenus numériques sur TikTok ou YouTube, le patrimoine a désormais l’occasion de sortir des anciens modes de transmission pour devenir une composante des industries créatives.
Cependant, la « viralisation » du patrimoine soulève aussi une question : les jeunes comprennent-ils réellement la culture ou la considèrent-ils seulement comme une tendance esthétique ? Beaucoup de séries photos ou de vidéos se limitent à l’aspect visuel sans véritable compréhension de leur signification historique. Malgré cela, l’émotion et la curiosité initiales peuvent devenir une porte d’entrée vers une connaissance plus profonde de la culture traditionnelle.
En définitive, le fait que les jeunes reviennent vers le Temple de la Littérature, Hue ou Hoi An montre que le patrimoine n’a jamais été dépassé ; il est simplement raconté aujourd’hui dans le langage de la nouvelle génération.