Trois générations au service d’un métier ancestral
Sous l’auvent de sa maison, Kinh Thi Mong Ngung, fille unique de M. Can et de Mme Tram, poursuit l’œuvre de ses ancêtres.
Sans aucune machine, munie uniquement d’un burin et d’un marteau, elle donne en quelques instants forme à des pièces d’une grande finesse.
Mme Ngung raconte que ses débuts furent difficiles :
« Au début, tout ce que je faisais était raté. Avec le temps et la pratique, je suis devenue une véritable artisane. » Aujourd’hui, le bruit du ciselage de l’argent rythme le quotidien de toute la famille.
Cadette d’une fratrie de neuf enfants, elle représente la troisième génération d’artisans de la famille.
« Quand j’ai commencé, je travaillais encore et encore sans parvenir à obtenir un résultat satisfaisant. Ce métier exige de la patience et de la persévérance. L’étape la plus difficile est la gravure du bord des plateaux à bétel. Ma mère maîtrise toutes les techniques, tandis que mon père s’occupe surtout de l’assemblage des pièces. J’espère que nos descendants poursuivront ce métier, sinon il risque de disparaître », confie-t-elle.
Aujourd’hui âgés de plus de 70 ans, M. Kinh Van Can et Mme. Dang Thi My Tram ont consacré toute leur jeunesse à cet artisanat.
Malgré leur âge avancé, ils continuent chaque jour à travailler avec une dextérité que bien des jeunes auraient du mal à égaler.
Les objets fabriqués comprennent notamment des plateaux à bétel, des boîtes à bétel, des crachoirs traditionnels ou encore des plateaux de présentation.
Ces objets occupent une place importante dans les fêtes Kate et Ramuwan ainsi que dans les cérémonies du Nouvel An, les mariages et les fiançailles de la communauté cham.
Selon Mme Tram, les petites pièces servent à contenir le bétel et les noix d’arec, tandis que les plus grandes accueillent fruits et offrandes destinés aux divinités, aux ancêtres et aux grands-parents.
Les motifs gravés traduisent les croyances et les conceptions spirituelles profondes du peuple cham.
« Mon père m’a transmis ce métier. Plus tard, je l’ai appris à mon mari. Après le décès de mon père, nous avons poursuivi ensemble cette activité jusqu’à aujourd’hui. Nous nous contentons de fabriquer les objets ; des commerçants viennent ensuite les revendre dans différentes localités, y compris hors de la province. Grâce à ce métier, nous avons pu élever et scolariser nos neuf enfants, qui ont désormais tous un emploi stable », explique-t-elle.
Un savoir-faire menacé de disparition
Grâce à la finesse de leurs créations et à leur réputation, les clients du couple ne viennent pas seulement de Khanh Hoa (au Centre du Vietnam), mais également de provinces telles que Lam Dong (dans les Hauts Plateaux du Centre du Vietnam), Dong Nai, Tay Ninh ou encore de Hô Chi Minh-Ville (au Sud du Vietnam).
Selon Ba Minh Truyen, conservateur du patrimoine au Musée de Khanh Hoa, l’orfèvrerie sur argent cham, autrefois réputée, a progressivement décliné. « Heureusement, une famille cham de Bau Truc continue de préserver ce savoir-faire.
Pour les Cham, les objets en argent ciselé revêtent une importance particulière. Les plateaux et boîtes à bétel, les brûle-parfums ou encore les braseros rituels sont soigneusement conservés et utilisés lors des cérémonies religieuses pour présenter les offrandes destinées aux ancêtres et aux divinités, témoignant ainsi du respect qui leur est porté », souligne-t-il.
Après plus de quarante années consacrées à la gravure sur argent, le couple Kinh Van Can a largement contribué à préserver cette tradition familiale tout en répondant aux besoins culturels et spirituels de la communauté cham.
Selon Dang Chi Quyet, secrétaire de la cellule du Parti du village de Bau Truc, la commune de Ninh Phuoc abrite déjà deux métiers artisanaux renommés : la poterie de Bau Truc et le tissage de brocart de My Nghiep.
La gravure sur argent constitue un autre savoir-faire emblématique du village et pourrait être intégrée aux programmes de développement touristique aux côtés de la poterie traditionnelle.
« Nous espérons que les autorités compétentes mettront en place des politiques de formation professionnelle et faciliteront la reconnaissance de M. Can et de Mme Tram au titre d’Artisan méritant. Une telle distinction encouragerait leur engagement et favoriserait la transmission du métier aux générations futures », déclare-t-il.
Avec un soutien approprié, l’orfèvrerie sur argent des Cham pourrait retrouver un nouvel élan aux côtés de la poterie de Bau Truc, donnant naissance à des produits touristiques uniques.
Cette alliance entre héritage du Champa, croyances locales et artisanat traditionnel contribuerait à renforcer l’identité du tourisme culturel de la province de Khanh Hoa.