Longtemps perçue comme un domaine essentiellement académique, la recherche fondamentale est désormais appelée à jouer un rôle stratégique dans le développement du Vietnam. Les autorités entendent en faire le point de départ de l'innovation, de la maîtrise des technologies de pointe et de la compétitivité nationale, tout en levant les obstacles qui freinent encore son essor.
Au Vietnam, le débat sur la recherche fondamentale change progressivement de nature. Il ne s'agit plus seulement de soutenir la production scientifique ou d'améliorer les performances des universités, mais de construire les bases d'une autonomie technologique à long terme.
Cette orientation figure au cœur de la Résolution n°57 du Bureau politique, adoptée en décembre 2024, qui fait du développement des sciences, des technologies, de l'innovation et de la transformation numérique un levier majeur de la modernisation du pays. Le texte affirme que l'investissement dans la recherche fondamentale constitue un investissement de long terme au service d'un développement durable.
Pour Tran Tuan Anh, vice-président de l'Académie vietnamienne des sciences et des technologies, un pays qui aspire au statut d'économie développée à revenu élevé ne peut se contenter d'importer ou d'assembler des technologies conçues ailleurs.
« La capacité à produire de nouvelles connaissances constitue le point de départ de la maîtrise des technologies clés », estime-t-il.
Des capacités scientifiques en progression
Les établissements de recherche vietnamiens enregistrent une progression régulière de leur production scientifique.
L'Académie vietnamienne des sciences et des technologies a publié 2 437 articles scientifiques en 2025, dont 1 699 dans des revues internationales.
Les mathématiques, la physique théorique, la physique des semi-conducteurs, les matériaux avancés ou encore les sciences de l'environnement figurent parmi les domaines les plus dynamiques, soutenus notamment par le Fonds national pour le développement des sciences et des technologies (NAFOSTED) et le Fonds d'innovation Vingroup (VINIF).
L'Université nationale du Vietnam à Hanoï affiche également des résultats en forte progression. Entre 2021 et 2025, ses chercheurs ont publié plus de 10 500 articles indexés dans les bases WoS et Scopus. L'université s'appuie désormais sur 50 groupes de recherche d'excellence, dont 33 sont consacrés à la recherche fondamentale.
Au cours des cinq premiers mois de 2026 seulement, ses chercheurs ont signé 1 088 publications internationales, dont près de 67 % dans des revues de premier plan (Q1 et Q2). Plus de 31 % de ces travaux ont été réalisés en coopération avec des partenaires étrangers.
Pour le docteur Nguyen Van Minh, ancien recteur de l'Université pédagogique de Hanoï, ces résultats témoignent d'une montée en puissance des capacités scientifiques vietnamiennes.
Selon lui, la recherche fondamentale ne produit pas seulement des connaissances nouvelles ; elle alimente également l'innovation, améliore la qualité de la croissance économique et renforce les capacités de prévision ainsi que l'autonomie stratégique du pays.
Des obstacles persistants
Malgré ces progrès, les spécialistes estiment que la recherche fondamentale vietnamienne demeure confrontée à plusieurs limites structurelles.
Les investissements restent modestes et dispersés, tandis que le pays peine encore à faire émerger de véritables écoles scientifiques et des centres de recherche d'excellence capables d'accumuler des compétences sur le long terme.
Le manque de coopération entre universités, instituts et entreprises constitue également un frein majeur. À cela s'ajoutent des procédures administratives souvent jugées trop lourdes ainsi qu'une évaluation de la recherche encore largement fondée sur le nombre de publications plutôt que sur leur impact scientifique.
Plusieurs chercheurs dénoncent également une tendance à vouloir imposer trop rapidement des objectifs de commercialisation à des travaux qui nécessitent parfois de nombreuses années avant de déboucher sur des applications concrètes.
Faire de la demande le moteur de l'innovation
Selon Tran Hong Thai, président de l'Académie vietnamienne des sciences et des technologies, la réforme doit porter autant sur les financements que sur les mécanismes de gouvernance.
Il plaide pour des programmes scientifiques stratégiques financés sur le long terme, avec des évaluations portant sur les résultats obtenus plutôt que sur les exercices budgétaires annuels.
Les experts proposent également de modifier profondément le système actuel de financement de la recherche.
Plutôt que de laisser les laboratoires définir seuls leurs projets avant de rechercher des applications, ils préconisent un modèle fondé sur la demande : l'État et les entreprises identifieraient d'abord les grands défis scientifiques ou technologiques du pays avant de confier ces recherches aux équipes les plus compétentes.
Cette logique vise à rapprocher plus efficacement la recherche fondamentale des priorités nationales, notamment dans les domaines des semi-conducteurs, de l'intelligence artificielle, des nouveaux matériaux ou encore de la transition énergétique.
La nouvelle Loi sur les sciences, les technologies et l'innovation, entrée en vigueur en 2025, constitue une première étape dans cette direction. Elle accorde notamment aux organismes de recherche la propriété automatique des résultats scientifiques qu'ils produisent, afin de faciliter leur transfert vers les entreprises. Les spécialistes estiment toutefois que cette évolution devra être complétée par des mécanismes permettant d'évaluer les actifs de propriété intellectuelle et d'accompagner leur valorisation économique.
Une vision de long terme
Lors d'une réunion consacrée à la recherche fondamentale fin mai, le secrétaire général du Parti communiste du Vietnam et président de la République, To Lam, a appelé à lever les principaux obstacles juridiques et administratifs qui freinent le développement de cette discipline.
Il a également insisté sur la nécessité d'adopter une vision à long terme.
Selon lui, renforcer la recherche fondamentale ne revient pas seulement à répondre aux besoins actuels du secteur scientifique, mais à préparer les connaissances qui permettront au Vietnam de relever les défis technologiques des prochaines décennies.