Le paysage musical vietnamien évolue à vue d’œil. Rassemblements de dizaines de milliers de spectateurs ou spectacles solo réglés au millimètre, la filière gagne en ampleur comme en professionnalisme.
Au-delà des chiffres de fréquentation et des recettes, elle donne un nouveau souffle à tout un écosystème, des artistes aux techniciens en passant par les communautés de fans, et attire désormais l’attention des investisseurs comme des pouvoirs publics.
Du petit écran aux stades combles
Il y a quelques années encore, monter un concert d’envergure au Vietnam relevait du pari, tant les aléas financiers et les contraintes logistiques étaient importants. Aujourd’hui, les spectacles à guichets fermés et les dispositifs scéniques de pointe tendent à devenir la norme.
Ce virage doit beaucoup aux programmes musicaux télévisés, qui ont su fédérer un public fidèle et transposer sur scène l’expérience vécue à l’écran. C’est le cas d’“Anh trai vượt ngàn chông gai” (Les grands frères bravant mille épreuves), adaptation du format “Call Me by Fire” (Appelle-moi par le feu) : le succès de cette émission de téléréalité musicale a débouché sur une série de huit concerts, chacun attirant une foule immense.
Même trajectoire pour la première saison d’“Anh trai say hi” (Les grands frères disent salut), déclinée en cinq représentations avant de prolonger son succès en 2025-2026.
Dans le même temps, les concerts solo portés par une identité artistique affirmée se multiplient, signe de la maturité des interprètes locaux, désormais aussi à l’aise dans leur univers musical qu’ambitieux dans leur mise en scène.
Début août, la chanteuse Hương Tràm a ainsi investi Hanoï avec son “Phao Cứu Sinh Live Concert” (Concert Bouée de sauvetage). Le plus grand rendez-vous de ses 14 années de carrière s’articulait en quatre chapitres retraçant son parcours, de l’intime au grand spectacle. Ses principaux succès, “Em gái mưa” (Sœur de pluie), “Duyên mình lỡ” (Notre amour manqué) ou encore “Ngốc” (Stupide), ont été revisités dans une scénographie immersive, où les jeux de lumière plongeaient les spectateurs au cœur de la performance.
Ces réussites montrent qu’un artiste n’a plus besoin d’un répertoire susceptible de séduire plusieurs générations pour remplir une salle. Une identité musicale affirmée et un noyau dur de fans suffisent désormais à bâtir une offre viable, destinée à un public ciblé.
Le dernier trimestre constitue un test grandeur nature pour la filière. En quelques semaines, plusieurs rendez-vous majeurs se succèdent, révélant autant l’attractivité du marché que ses goulets d’étranglement.
Début octobre, la mise en vente d’un contingent supplémentaire de billets pour les deux concerts du groupe sud-coréen BIGBANG à Hanoï, prévus la fin du mois, a ainsi placé près de 70.000 internautes dans la file d’attente virtuelle de la plateforme CTicket.vn.
Les dernières places se sont envolées en un temps record. Dès la première vague, déjà, la quasi-totalité des billets avait trouvé preneur immédiatement, malgré des tarifs dépassant 10 millions de dôngs pour les catégories premium.
Étudiante en Hongrie, Gia Linh a vu BIGBANG sur scène à Paris en septembre, lors de sa tournée mondiale. Subjuguée par cette prestation, elle a décidé de rentrer au Vietnam dans l’espoir d’assister à l’une des deux dates prévues au stade national de Mỹ Đình, à Hanoï. Son périple illustre à la fois la ferveur des fans et l’intensité de la course aux billets.
Une ruée freinée par les lourdeurs
Hô Chi Minh-Ville n’est pas en reste, avec une programmation tout aussi dense : “Anh trai vượt ngàn chông gai 2026” et “Giữa một vạn tour” (Parmi dix mille tournées) de Phùng Khánh Linh. Cette succession de rendez-vous met à rude épreuve le portefeuille et l’agenda des jeunes spectateurs, tout en soulignant la nécessité d’une meilleure coordination des calendriers.
Le premier de ces programmes témoigne également du savoir-faire commercial des producteurs : alors même que l’émission est encore diffusée, les billets de ses concerts atteignent des prix dignes des plus grandes stars internationales.
Les lourdeurs administratives et le manque d’infrastructures adaptées continuent toutefois de freiner le développement de la filière. Les méga-événements nationaux restent ponctuels, et leurs retombées économiques font rarement l’objet d’une évaluation précise.
La multiplicité des instances chargées de délivrer les autorisations allonge les délais, retardant aussi bien les campagnes de communication que l’ouverture de la billetterie.
Les professionnels plaident donc pour un régime d’autorisation simplifié au bénéfice des événements jugés prioritaires par les Comités populaires provinciaux. Une telle mesure permettrait aux organisateurs de commercialiser leurs billets trois à six mois à l’avance et d’ancrer les métropoles vietnamiennes sur la carte des tournées régionales.
Les arts de la scène figurent parmi les dix secteurs prioritaires de la Stratégie nationale de développement des industries culturelles à l’horizon 2030, avec une vision pour 2045.
Ce document vise, pour l’ensemble du champ culturel, une croissance annuelle moyenne de 10% et une contribution de 7% au PIB.
Pour atteindre ces objectifs, les professionnels en conviennent : les concerts doivent devenir de véritables produits culturels et économiques, bien au-delà du simple divertissement.
Comme le rappelle le compositeur Dương Cầm, leurs retombées dépassent largement les recettes de billetterie et bénéficient à la publicité, à la restauration, aux transports, à l’hôtellerie et au commerce. À cela s’ajoute la possibilité de valoriser durablement les contenus sur les réseaux sociaux et les plateformes en ligne.
Cette ambition a toutefois un coût. Hoàng Văn, directeur général de l’agence Clover, estime à plus d’un million de dollars américains le coût de production d’un méga-concert, qui comprend la scénographie, la sonorisation, l’éclairage et la postproduction.
Pour rentabiliser de tels investissements, les organisateurs doivent diversifier leurs sources de revenus : droits d’auteur, partenariats, produits dérivés et contenus numériques.
Le metteur en scène Việt Tú appelle, pour sa part, à renforcer la production locale et à mieux protéger la propriété intellectuelle, afin que les actifs immatériels puissent notamment servir de garanties bancaires pour financer de nouvelles créations. Il plaide également pour un cadre juridique sécurisé, assorti de mécanismes d’assurance, ainsi que pour la création de lieux de spectacle permanents.
La filière a démontré son potentiel. Il lui faut désormais des procédures allégées, des financements solides et des équipements à la hauteur de ses ambitions pour pérenniser cette réussite.
En conjuguant exigence artistique, savoir-faire technique et attractivité touristique, elle dispose de solides atouts pour devenir un pilier de la création nationale et faire rayonner l’identité du pays.