Au fil du développement, la culture est de plus en plus considérée non seulement comme un ensemble de valeurs à préserver, mais aussi comme une ressource à valoriser et à exploiter efficacement. Dans plusieurs localités, l’élargissement des espaces culturels, la stimulation de la créativité et la mise en relation du patrimoine avec le tourisme et les industries culturelles ouvrent de nouvelles perspectives, contribuant à concrétiser l’esprit de la Résolution no 80-NQ/TW du Bureau politique sur le développement de la culture vietnamienne.
Le Festival Thang Long – Hanoï 2026 vient de s’achever après avoir proposé au public de nombreuses initiatives originales, transformant monuments historiques, villages artisanaux et vieux quartiers en véritables scènes pour de nouvelles créations.
Au Van Mieu – Quoc Tu Giam (temple de la Littérature), la table ronde intitulée « Cinéma et patrimoine – De l’éclosion des talents au développement des industries créatives » a placé au cœur des débats une question devenue particulièrement actuelle : comment faire des monuments et sites remarquables, de la mémoire collective, des coutumes, des fêtes traditionnelles, des métiers d’art et des savoirs populaires de véritables ressources pour les industries créatives ?
La question montre que la valorisation du patrimoine au service du développement national ne relève plus seulement du monde des spécialistes : elle s’impose désormais comme un enjeu majeur.
Quand le patrimoine nourrit la création
Selon la professeure Tu Thi Loan, présidente de l’Association vietnamienne pour le développement de la culture communautaire et directrice de l’Institut de recherche sur la culture de Thang Long, le patrimoine culturel n’est pas seulement une « ressource fondamentale », mais aussi une « source d’inspiration vivante » pour les industries culturelles.
Mythes et croyances, fêtes traditionnelles et musique folklorique, arts traditionnels, architecture et paysages historiques : tous ces éléments peuvent être revisités, réinterprétés et transformés en scénarios de films, œuvres musicales, créations de mode ou contenus numériques. Dans le contexte de la mondialisation, il s’agit là d’un atout dont l’industrie culturelle vietnamienne peut tirer parti.
Lors du Festival Thang Long – Hanoï 2026, le village de potiers de Bat Trang, traditionnellement tourné vers la production et le tourisme d’expérience, a ainsi exploré une nouvelle voie avec le programme « Les sons de la céramique », qui associait sons produits à partir de la céramique et instruments en céramique à la danse, au cirque et aux installations artistiques.
Au temple de la Littérature, le programme « Recevoir le bulletin scolaire – Devenir étudiant mandarin » transformait l’histoire des concours impériaux en une expérience immersive, tandis que « L’élégance hanoïenne – L’histoire de Hanoï à travers l’áo dài » faisait revivre la mémoire urbaine et le savoir-faire de la confection de Trach Xa à travers des collections d’áo dài.
D’un métier artisanal ou d’un récit historique peuvent ainsi naître de nouvelles formes de création.
Les maillons manquants pour faire du patrimoine une industrie culturelle
La professeure Tu Thi Loan relève quatre principaux obstacles d’ordre structurel. Le premier tient à la manière même de considérer le patrimoine : celui-ci reste souvent perçu avant tout comme quelque chose qu’il faut préserver, voire « figer ». La peur de mal faire conduit tantôt à une exploitation trop rigide, tantôt à des initiatives spontanées, sans véritable ligne directrice.
Le deuxième obstacle concerne les institutions et les politiques publiques. Le cadre juridique régissant les droits d’exploitation, les droits d’auteur, l’utilisation des images et les savoirs traditionnels reste encore trop flou pour donner aux entreprises la visibilité nécessaire à des investissements de long terme.
Le troisième est le manque d’acteurs intermédiaires : producteurs, commissaires d’exposition ou spécialistes de la narration capables de maîtriser à la fois les enjeux patrimoniaux et les réalités du marché. Faute de ces passerelles, nombre d’idées prometteuses peinent à devenir des produits compétitifs.
Enfin, la manière de raconter le patrimoine demeure souvent centrée sur la présentation et la mise en scène, sans suffisamment s’appuyer sur des marques fortes ni sur les outils numériques permettant de toucher les jeunes générations.
Le verrou institutionnel commence toutefois à sauter. Selon la Notification no 12-TB/BCĐTW du 30 juillet 2026, le Comité directeur central chargé du développement culturel a identifié les industries culturelles comme un nouveau moteur de croissance. Il a demandé au ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme, en coordination avec les organismes concernés, d’accélérer l’élaboration du projet de loi afin de le soumettre à l’Assemblée nationale lors de sa session d’octobre 2026.
Le projet de loi est actuellement discuté selon une approche qui considère l’industrie culturelle comme une chaîne de valeur, allant de la création et de la propriété intellectuelle au financement, à la production, à la distribution et au réinvestissement.
Parmi les nouveaux outils envisagés figurent notamment des mécanismes d’expérimentation encadrée et des dispositifs d’identification des actifs de propriété intellectuelle. Cette orientation rejoint l’un des axes majeurs de la Résolution no 80-NQ/TW du 7 janvier 2026 du Bureau politique : placer le patrimoine au cœur de l’action pour mieux le préserver, tout en le valorisant, et bâtir un écosystème d’entrepreneuriat et d’innovation au service des industries culturelles.
Le principal obstacle ne réside ni dans le manque de patrimoine, ni dans l’absence de données ou de potentiel créatif, mais dans l’insuffisance d’un écosystème capable de convertir le patrimoine en données, les données en savoirs, les savoirs en propriété intellectuelle, puis cette propriété intellectuelle en produits et services à forte valeur économique.
La professeure Tu Thi Loan, présidente de l’Association vietnamienne pour le développement de la culture communautaire et directrice de l’Institut de recherche sur la culture de Thang Long.
À la lumière des expériences étrangères, Pham Thi Thanh Huong, cheffe du département de la Culture du bureau de l’UNESCO à Hanoï, cite plusieurs pistes intéressantes.
La République de Corée autorise les tournages sur les sites patrimoniaux dans le cadre de règles de gestion précises. Le Cambodge a, pour sa part, adopté en 2024 une réglementation spécifique encadrant les tournages liés au patrimoine. Dans les deux cas, l’idée est de permettre sa valorisation avec discernement, plutôt que de le « mettre sous cloche ».
Les initiatives menées ces dernières années à Hanoï montrent qu’une telle dynamique est possible. Lorsque les différents maillons se rejoignent, un écosystème créatif peut prendre forme.
Plusieurs espaces de création se sont développés autour du patrimoine urbain, de Hanoi Creative City et Heritage Space à la rue piétonne du lac Hoan Kiem et à la rue des fresques de Phung Hung. Ils permettent de préserver la mémoire de la ville tout en lui donnant une nouvelle vitalité, notamment auprès des jeunes.
Faire vivre la création toute l’année
Selon le commissaire d’exposition Nguyen The Son, enseignant à l’École des sciences interdisciplinaires et des arts de l’Université nationale de Hanoï, le principal manque reste la continuité.
S’inspirant de grands rendez-vous internationaux comme la Biennale de Venise, en Italie, ou les Rencontres de la photographie d’Arles, en France, il estime que si un festival dure quatre mois, les huit autres doivent servir à « faire mûrir » les projets. Les professionnels ont besoin de lieux où travailler, de structures pour les accompagner et d’un environnement leur permettant de poursuivre leurs expérimentations.
Une création présentée au Festival Thang Long – Hanoï ne devrait donc pas forcément attendre l’édition suivante pour réapparaître. Elle pourrait vivre toute l’année dans le monument, le musée ou le village de métiers d’art qui lui a donné naissance.
Les experts préconisent de poursuivre la mise en place d’un cadre juridique clair et de mécanismes de coordination entre les créateurs et les gestionnaires du patrimoine, afin que chaque nouveau projet ne reparte pas de zéro. Ils appellent également à développer les infrastructures nécessaires à la création, des studios et espaces de travail aux plateformes de diffusion, pour permettre aux productions inspirées du patrimoine de dépasser le stade des initiatives ponctuelles et de petite échelle.
La formation constitue un autre enjeu majeur. Il faut disposer de professionnels capables à la fois de maîtriser en profondeur la culture vietnamienne et de la traduire dans les langages de l’art, du design et des technologies contemporaines.
C’est en faisant converger ces différents leviers que des valeurs longtemps associées au passé pourront devenir une véritable force de création et contribuer à l’émergence d’une industrie culturelle vietnamienne capable de préserver son identité tout en renforçant sa présence sur les marchés internationaux.