Dans le cadre du Festival élargi des arts de la scène de Hanoï 2026, la pièce de tuồng (opéra classique vietnamien) intitulée « Dau thieng Ha Noi – Cho nhung gi con mai » présentée par le Théâtre national des arts traditionnels du Vietnam, fait revivre les 60 jours et nuits de combats acharnés qu’a connus la capitale au début de la guerre de Résistance nationale. Grâce à un récit historique chargé d’émotion et à la mise en valeur des spécificités du tuồng, le spectacle a profondément marqué le public.
Une épopée héroïque des forces armées et de la population de la capitale
Présentée pour la première fois au théâtre Hong Ha, dans le quartier de Hoan Kiem à Hanoï, la pièce « Dau thieng Ha Noi – Cho nhung gi con mai » ne se concentre pas sur la reconstitution de batailles acharnées. Elle s’attache plutôt aux destins individuels et aux choix auxquels chacun est confronté face au sort du pays. Des combattants résolus, épaulés par toutes les couches de la population, des commerçants aux simples habitants, unissent leurs forces dans un même élan patriotique. Malgré des parcours différents, tous sont prêts à contribuer à la lutte et à se sacrifier pour l’indépendance et la liberté.
Tout au long du spectacle, le public est entraîné dans une succession de scènes alternant entre la tension des combats et des moments profondément émouvants où s’exprime l’humanité des personnages. Parmi elles, celle d’un couple issu de la bourgeoisie patriotique, torturé par les colonialistes français, suscite une vive émotion. Malgré les sévices atroces qu’ils subissent, les deux époux restent fidèles à leurs convictions et refusent de céder à l’ennemi. Leur fermeté illustre l’esprit de la Résistance nationale, dans laquelle l’amour de la patrie transcende les classes sociales et les conditions de vie.
Au milieu des scènes de bataille, l’histoire d’amour entre deux jeunes gens est également évoquée avec beaucoup d’émotion. Dans un contexte de guerre marqué par les privations et les dangers, leur amour se nourrit d’une même aspiration à la liberté et d’une communauté d’idéaux. Ces moments permettent au public de mieux saisir la vie affective des habitants de Hanoï, qui ne se battent pas seulement pour défendre leur pays, mais aussi pour préserver leur bonheur et leur aspiration à une vie paisible.
L’émotion du public atteint son apogée à mesure que le spectacle approche de son dénouement. Dans une lumière douce, accompagnée de mélodies solennelles du tuồng, l’histoire s’achève sur un hommage à ceux qui sont tombés pour l’indépendance nationale. À travers les destins des personnages, les pertes et les sacrifices prennent une dimension concrète, rendant l’histoire plus proche du public et renforçant sa portée émotionnelle. Leurs parcours ravivent la fierté nationale et le désir de transmettre les valeurs historiques aux générations suivantes.
Nguyen Ngoc Huong Loan, née en 2008 et résidant dans le quartier de Hoan Kiem à Hanoï, confie : « Auparavant, je pensais que le tuồng était un art assez difficile à apprécier. Mais en assistant au spectacle, j’ai été captivée par la manière dont les artistes incarnent leurs personnages. Cette pièce m’a permis de mieux mesurer les pertes et les sacrifices consentis par nos ancêtres pour défendre le pays. Je pense que les jeunes générations doivent comprendre et respecter l’histoire, afin de prendre conscience de l’importance de préserver les valeurs que les générations précédentes ont tant sacrifiées pour nous transmettre. »
Faire vivre l’art du tuồng dans la société contemporaine
La pièce « Dau thieng Ha Noi – Cho nhung gi con mai » a été écrite par Le Cong Phuong et mise en scène par l’Artiste du peuple Le Tien Tho. Outre la richesse de son contenu, elle se distingue par l’association du langage artistique traditionnel du tuồng et de méthodes modernes de mise en scène.
L’un de ses principaux atouts réside dans l’organisation de l’espace scénique. Le décor évoque Hanoï en temps de guerre, avec ses rues, sa citadelle et ses lignes de défense. Plutôt que de recourir à de nombreux décors élaborés, l’équipe artistique utilise une toile de fond unique, combinée aux déplacements et aux changements de formation des acteurs, pour transformer les espaces. En quelques instants, une rue animée peut ainsi laisser place à une ligne de défense sous haute tension. Cette approche assure la fluidité de l’action tout en restituant l’atmosphère de la guerre.
L’Artiste du peuple Le Tien Tho exploite le principe de la convention symbolique, caractéristique essentielle du tuồng, dans la construction des gestes et des situations scéniques. Ainsi, un déplacement à vélo est suggéré par de simples mouvements corporels, tandis qu’un jeu consistant à éprouver la confiance mutuelle permet d’exprimer la méfiance entre les personnages. Ces procédés préservent les particularités du tuồng traditionnel tout en aidant le public à suivre le déroulement de l’histoire et à comprendre les actions des personnages.
Le maquillage, la caractérisation visuelle et le jeu des acteurs contribuent à mettre en relief la personnalité de chacun. Les combattants et les habitants patriotes apparaissent déterminés et résolus, en contraste avec la froideur et la brutalité des forces coloniales. Les artistes mobilisent les techniques vocales, les mouvements corporels et le regard pour exprimer les états d’âme des personnages, soulignant ainsi les conflits et les évolutions qui jalonnent le récit.
La musique et les éclairages occupent également une place importante. Aux morceaux traditionnels du répertoire du tuồng s’ajoutent des compositions d’accompagnement aux rythmes et aux mélodies spécifiques. Dans les scènes de combat, la musique s’accélère et crée une atmosphère d’urgence et d’intensité. Dans les séquences plus intimistes, les mélodies deviennent plus profondes et mélancoliques, contribuant à traduire les sentiments des personnages. Les éclairages, modulés avec souplesse, accentuent tantôt la tension des affrontements, tantôt les expressions des personnages pour mieux faire ressortir leurs émotions.
L’association du chant déclamé, de la danse et du jeu stylisé propres au tuồng avec des dispositifs sonores et lumineux modernes donne naissance à un spectacle qui préserve l’identité de cet art tout en offrant une expérience visuelle attrayante. Ces innovations ne dénaturent pas les caractéristiques du théâtre traditionnel. Elles rendent au contraire le récit historique plus accessible et plus proche du public contemporain.
À l’heure où le tuồng peine encore à toucher un large public jeune, la mise en scène de « Dau thieng Ha Noi – Cho nhung gi con mai » ouvre une piste intéressante. Plutôt que de simplifier les valeurs traditionnelles pour répondre aux goûts du moment, la pièce cherche à tirer parti des points forts du tuồng dans la construction des personnages, l’organisation des séquences scéniques et la transmission des émotions.
Ainsi, le spectacle rend hommage aux générations qui ont combattu avant nous tout en témoignant de la vitalité du tuồng dans la société actuelle. Lorsque les récits historiques sont portés par un langage scénique riche en identité culturelle et par une mise en scène adaptée à notre époque, cet art traditionnel peut toujours toucher le public, en particulier les jeunes générations.