Les liens interrégionaux : les enseignements du Guangdong pour créer de nouveaux moteurs de croissance à Hanoï

Dans un contexte de recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales et d’accélération de la course aux technologies, les zones industrielles traditionnelles, fondées sur le foncier, les avantages fiscaux et une main-d’œuvre bon marché, atteignent leurs limites de croissance.

Le Centre national d’innovation, situé dans le parc de haute technologie de Hoa Lac. Photo : hanoimoi.vn.
Le Centre national d’innovation, situé dans le parc de haute technologie de Hoa Lac. Photo : hanoimoi.vn.

Dans un contexte marqué par la restructuration des chaînes d’approvisionnement mondiales et l’intensification de la course aux technologies, les modèles traditionnels de zones industrielles, fondés sur l’exploitation foncière, les simples avantages fiscaux ou une main-d’œuvre bon marché, atteignent progressivement leurs limites en matière de croissance.

Dans sa volonté de renouveler son modèle de croissance en faisant des sciences, des technologies et de l’innovation les moteurs du développement, Hanoï, capitale vietnamienne, peut tirer d’importants enseignements de l’expérience du Guangdong (Chine), notamment en matière de renouvellement de la vision du développement, de mécanismes de fonctionnement et de mise en relation des connaissances avec la production.

Ces enseignements sont essentiels pour mobiliser les ressources, accroître la productivité et créer des moteurs de croissance durable pour la capitale.

D’une région essentiellement agricole à un moteur économique majeur

Depuis près d’un demi-siècle, les observateurs considèrent souvent le Guangdong comme un « atelier de fabrication » bénéficiant d’une main-d’œuvre abondante et de vastes disponibilités foncières.

Pourtant, si la province s’en était tenue à ce modèle, elle aurait fini par tomber dans le « piège du revenu intermédiaire », sous l’effet de la forte hausse des coûts salariaux et fonciers.

La différence décisive réside dans sa stratégie, qui consiste à passer d’une ouverture commerciale essentiellement axée sur les marchandises à une ouverture aux services fondée sur les connaissances, les données numériques et la finance, tout en opérant une transformation radicale : d’un simple « site d’assemblage », le Guangdong entend devenir un « centre d’invention et de commercialisation des technologies ».

La transformation de Shenzhen constitue un point d’appui essentiel, avec son modèle de « laboratoire institutionnel ».

Les autorités acceptent de prendre des risques maîtrisés pour favoriser l’innovation, consacrent durablement entre plus de 5 % et près de 6 % du PIB annuel à la recherche et développement (R&D) et ont mis en place un modèle reposant sur quatre piliers : les entreprises au centre, le marché comme boussole, les instituts de recherche comme soutien et les pouvoirs publics comme tremplin.

Cette combinaison permet de transformer les connaissances en produits commercialisables à une vitesse record, donnant naissance à des groupes technologiques capables de rivaliser à l’échelle mondiale, tels que Huawei, BYD et Tencent.

Au-delà, l’aboutissement de la stratégie d’aménagement économique du Guangdong est la région de la Grande Baie Guangdong-Hong Kong-Macao (GBA).

Au lieu de laisser les villes se développer de manière fragmentée, cette région organise une complémentarité étroite entre leurs fonctions : Hong Kong mobilise les financements internationaux, Shenzhen prend en charge la R&D et la conception, tandis que Guangzhou se spécialise dans la production intelligente.

Cette division approfondie du travail dépasse les frontières administratives afin d’optimiser les coûts de transaction tout au long de la chaîne de valeur.

Les enseignements à tirer pour devenir le centre de coordination des chaînes de valeur

À la lumière de cette expérience, Hanoï dispose de ressources dont rêveraient de nombreuses régions économiques : elle concentre plus de 70 % des organismes scientifiques et technologiques, des universités et des instituts de recherche du pays, ainsi que 82 % des laboratoires nationaux.

Elle rassemble également plus de 65 % des scientifiques de premier plan du Vietnam. La capitale possède en outre le parc de haute technologie de Hoa Lac, conçu pour avoir une portée nationale.

Il faut toutefois reconnaître que le modèle de croissance de Hanoï reste en deçà de son potentiel. Les liens entre les « cerveaux » de la recherche dans les universités et le « corps » productif des zones industrielles demeurent discontinus.

Dans les faits, les zones industrielles existantes restent largement caractérisées par la « location de terrains pour y installer des usines ». Elles attirent des projets de sous-traitance et d’assemblage à faible valeur ajoutée, sans parvenir à créer de véritables écosystèmes industriels fondés sur les technologies propres.

Parallèlement, le rôle moteur de Hanoï dans le développement du delta du fleuve Rouge demeure parfois peu affirmé, sans qu’une répartition claire des chaînes de valeur ait été établie avec les provinces voisines, telles que Bac Ninh, Hai Phong ou Quang Ninh.

Le problème de fond réside dans l’écart entre le potentiel des connaissances et la productivité réelle.

En 2025-2026, le PIB régional brut (GRDP) de Hanoï, calculé aux prix courants, a continué de battre des records, atteignant environ 1 295 000 milliards de dôngs, soit plus de 63 milliards de dollars.

Pourtant, les marges de progression restent considérables pour rapprocher la productivité de la capitale de celle des grandes villes développées de l’ASEAN.

Bien que la proportion de travailleurs ayant suivi une formation à Hanoï vise 75,8 % en 2026, la grande majorité des entreprises de la ville restent des petites et moyennes entreprises.

Ces chiffres montrent que les atouts de la capitale en matière de capital humain et de connaissances ne se sont pas encore pleinement traduits en capacités d’organisation de la production, en maîtrise technologique et en compétitivité internationale à la hauteur de son potentiel.

En d’autres termes, Hanoï ne dispose pas encore de mécanismes suffisamment puissants pour faire passer les connaissances des amphithéâtres et des laboratoires aux chaînes de production et aux marchés, comme Shenzhen a réussi à le faire grâce à des délégations de pouvoirs juridiques accompagnées de mécanismes permettant une prise de risque maîtrisée dans l’innovation.

Pour réussir cette transformation historique, qui doit la faire passer de la « sous-traitance » à la « création », et d’un « développement isolé » à des « écosystèmes interrégionaux intégrés », Hanoï doit s’inspirer de l’expérience du Guangdong en l’adaptant à ses propres réalités, autour de plusieurs piliers stratégiques.

Le premier consiste à faire du parc de haute technologie de Hoa Lac et de la Loi sur la capitale un cadre d’expérimentation réglementaire (« sandbox ») susceptible de servir de référence à l’échelle nationale.

Hanoï doit exploiter pleinement les mécanismes spécifiques prévus par la Loi sur la capitale et les résolutions d’application adoptées par le Conseil populaire municipal en 2025-2026 en matière d’expérimentation contrôlée, afin de faire de Hoa Lac un « pôle d’innovation à statut particulier ».

Il convient d’y appliquer des régimes expérimentaux dérogatoires pour les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle (IA), les semi-conducteurs, les données numériques et la finance verte.

Il faut également créer des fonds de capital-risque associant des capitaux publics et mettre en place des mécanismes encourageant et protégeant les responsables publics et les scientifiques qui osent innover, prendre des initiatives et accepter des risques maîtrisés dans leurs activités de R&D scientifique et technologique.

Hoa Lac ne saurait être une simple extension des zones industrielles existantes : il doit devenir un centre réunissant les pôles de R&D des multinationales et les start-up technologiques.

Parallèlement à l’octroi de pouvoirs élargis, il est nécessaire d’instaurer des évaluations périodiques des expérimentations, de rendre publics les critères de validation et de définir les conditions d’arrêt des essais, afin de garantir la responsabilité et la transparence.

Ensuite, Hanoï doit résolument mettre fin aux projets industriels à forte consommation de ressources et utilisant des technologies obsolètes lorsque leur durée d’exploitation arrive à échéance, ou convertir leurs sites à d’autres usages.

Dans le cadre du développement des 23 zones industrielles prévues sur son territoire à l’horizon 2030, toute nouvelle implantation doit être subordonnée au respect de normes écologiques, conformément au modèle des parcs éco-industriels (Eco-Industrial Parks), à des objectifs de neutralité carbone et à l’intégration d’infrastructures numériques et de centres de données mutualisés.

Chaque zone industrielle doit être associée à au moins un centre de formation professionnelle ou un établissement de recherche appliquée, afin d’assurer un transfert continu des connaissances vers la production.

Cette orientation doit se traduire par des conditions contraignantes : les nouvelles autorisations et les renouvellements d’exploitation ne devraient être accordés que si les investisseurs s’engagent en faveur de la symbiose industrielle, du recours aux énergies renouvelables et du partage des infrastructures de données.

Les mécanismes d’incitation prévus par le décret n° 35/2022/ND-CP et les financements verts doivent également être mobilisés pour donner à ces engagements une portée concrète.

Une autre priorité consiste à mettre en place un modèle de « Grande Baie à échelle réduite » pour le delta du fleuve Rouge.

Hanoï doit jouer le rôle de « cerveau » de la région, en devenant son centre de R&D, de conception, de contrôle et de certification, de finance et de logistique à haute valeur ajoutée.

La capitale doit prendre l’initiative de coordonner la répartition des activités productives avec les provinces voisines : Hanoï conserverait les maillons en amont - recherche et conception - ainsi que ceux en aval - commercialisation, finance et logistique -, tandis que Bac Ninh, Hai Phong, Hung Yen et Hai Duong se concentreraient sur les maillons intermédiaires, notamment la production intelligente, les industries auxiliaires et les activités portuaires.

Cette intégration doit se concrétiser par des infrastructures de transport interrégionales fluides et par des mécanismes de partage des recettes budgétaires, afin de dépasser les logiques de cloisonnement local.

Avec un GRDP représentant plus de 41 % de celui du delta du fleuve Rouge et 12,6 % du PIB national, Hanoï dispose d’une marge suffisante pour devenir le centre de coordination des chaînes de valeur régionales.

Enfin, il est essentiel de faire émerger et de soutenir les groupes technologiques privés nationaux. Hanoï concentre actuellement plus de 21 % des entreprises scientifiques et technologiques et plus de 26 % des start-up innovantes du pays.

Le problème est que la plupart de ces entreprises restent de petite taille et manquent de « commandes d’ancrage » émanant du secteur public.

La capitale doit donc mettre en place des politiques de commande publique portant sur les grands défis urbains, tels que la lutte contre la pollution, la gestion intelligente du trafic et l’administration urbaine, en confiant leur résolution aux entreprises technologiques vietnamiennes.

Les marchés publics et les mécanismes de commande de travaux scientifiques doivent servir à leur ouvrir des marchés d’expérimentation avant qu’elles ne se développent à l’échelle régionale et mondiale.

La modernisation du modèle économique, en transformant le potentiel des connaissances en forces productives de haute qualité grâce à une vision axée sur l’innovation et l’intégration interrégionale, constitue la clé pour permettre à Hanoï de franchir un nouveau cap, d’affirmer son rôle de centre moteur du développement national à l’ère nouvelle et de soutenir durablement une croissance à deux chiffres.

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