Le cadre réglementaire encadrant le développement des technologies stratégiques se précise progressivement, parallèlement aux mécanismes de commande publique, de financement, d’expérimentation et de soutien aux entreprises. L’enjeu consiste désormais à les mettre en œuvre pour obtenir des produits concrets, renforcer la maîtrise technologique et accroître la compétitivité des entreprises vietnamiennes.
Des grands enjeux nationaux aux produits concrets
L’approche du développement des technologies stratégiques évolue nettement : la recherche dispersée cède la place à des missions organisées autour des grands enjeux nationaux. Chaque mission doit définir dès le départ le produit attendu, ses spécifications techniques, son domaine d’application et l’organisme chargé de sa réalisation. Le processus va de l’identification du problème et de la technologie fondamentale jusqu’au développement et au déploiement du produit.
Selon le professeur associé Bui The Duy, directeur de l’Université nationale du Vietnam à Hanoï, l’établissement a remplacé les travaux dispersés par des programmes et groupes de missions interdisciplinaires dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, la robotique et l’automatisation, les drones, les technologies biomédicales, les matériaux, les nouvelles énergies et les technologies quantiques.
Plusieurs missions disposent désormais d’objectifs précis et d’un calendrier clairement défini.
Dans les semi-conducteurs, l’université conçoit un cœur de processeur à architecture ouverte RISC-V et à faible consommation énergétique pour les dispositifs connectés. Son achèvement est prévu en 2026, avant un transfert à des entreprises vietnamiennes chargées de poursuivre son développement.
Dans les technologies biomédicales, elle met au point un système de laboratoire sur puce destiné à la détection précoce des cellules cancéreuses du poumon, dont les essais sont également prévus en 2026.
Ces missions sont menées en codéveloppement avec les entreprises. Les besoins du marché, les résultats attendus et le potentiel de commercialisation servent de critères d’évaluation. Les projets sont ainsi davantage associés à un produit, à une échéance et à un responsable clairement identifiés.
Un prototype ou un résultat scientifique ne constitue toutefois qu’une première étape. L’essentiel est que le produit puisse être utilisé, fabriqué à plus grande échelle et progressivement trouver sa place sur le marché.
Se concentrer sur les secteurs répondant à des besoins réels
La nécessité de renforcer la maîtrise technologique apparaît clairement dans l’informatique en nuage.
Les plateformes cloud vietnamiennes ne représentent actuellement qu’environ 20 % du marché national, largement dominé par les entreprises étrangères. L’objectif est de porter progressivement la part des fournisseurs vietnamiens à près de 50 %, afin d’accroître la maîtrise des infrastructures numériques et la compétitivité du pays.
Pour y parvenir, les entreprises doivent sélectionner les produits appropriés, investir en profondeur dans la recherche-développement, maîtriser progressivement les technologies fondamentales et améliorer la qualité de leurs services.
La même exigence s’applique à l’intelligence artificielle. Plutôt que de disperser ses investissements, le Vietnam doit privilégier les domaines répondant à des besoins concrets et susceptibles de créer une forte valeur ajoutée, comme la santé, l’éducation, le droit, la protection sociale et la gouvernance publique. Cette démarche doit aller de pair avec la sécurité des données et la maîtrise des technologies utilisées.
Du point de vue des entreprises, Nguyen Trong Khang, président de MK Group, estime que la compétitivité nationale dépend de plus en plus du degré d’autonomie atteint dans les technologies fondamentales, les procédés de production et la propriété intellectuelle.
Les grands enjeux nationaux constituent un environnement permettant aux entreprises de former leurs équipes, de renforcer leurs capacités de recherche, de perfectionner leurs technologies de production et de constituer leurs propres actifs intellectuels.
Cette exigence concerne aussi des secteurs traditionnels comme l’agriculture. Le groupe ThaiBinh Seed considère ainsi la biotechnologie moléculaire, les technologies génétiques, l’intelligence artificielle et les mégadonnées appliquées à la sélection variétale comme ses principales orientations technologiques pour les dix prochaines années.
D’ici à 2030, l’entreprise ambitionne de maîtriser plusieurs technologies de sélection recourant à l’IA et aux marqueurs moléculaires, ainsi que de développer au moins cinq à sept variétés végétales stratégiques destinées à l’exportation.
Du cloud à l’intelligence artificielle, en passant par les semi-conducteurs et l’agriculture, le développement des technologies stratégiques nécessite une étroite coordination entre l’État, les instituts de recherche, les universités et les entreprises.
L’État définit les enjeux, établit les mécanismes et oriente les ressources. Les instituts et les universités produisent les connaissances et les technologies fondamentales, tandis que les entreprises finalisent les produits et organisent leur fabrication. La création d’un premier marché constitue une étape décisive pour permettre à ces produits d’être utilisés concrètement.
Selon le ministère des Sciences et des Technologies, il convient d’encourager les commandes publiques, l’attribution de missions, la location et l’acquisition de produits et services numériques. Ces dispositifs doivent permettre aux entreprises de tester leurs produits et d’investir durablement dans les technologies fondamentales.
Parallèlement à la création de débouchés, le cadre réglementaire relatif au développement des technologies stratégiques continue d’être perfectionné.
Conformément aux orientations de la Résolution no 57-NQ/TW, le Vietnam entend renforcer son autonomie et sa capacité à maîtriser les technologies fondamentales et stratégiques. Le décret no 260/2026/NĐ-CP précise plusieurs mécanismes de mise en œuvre. Il recense notamment les grands enjeux nationaux et associe chaque mission aux ressources et aux responsabilités des ministères, secteurs et entreprises concernés.
Le Programme national spécial pour les sciences, les technologies et l’innovation dans les technologies stratégiques organise les missions en trois catégories : celles confiées par le gouvernement, celles répondant aux besoins des ministères, des secteurs et des collectivités locales, et les projets visant à rechercher des solutions technologiques de rupture.
D’ici à 2030, le programme prévoit de maîtriser au moins quatre technologies stratégiques, de développer et commercialiser un minimum de 15 produits, et de faire émerger au moins 20 entreprises maîtrisant des technologies ou produits stratégiques.
Lors d’une conférence consacrée aux textes encadrant les missions de recherche et de développement des technologies stratégiques, le vice-ministre des Sciences et des Technologies, Le Xuan Dinh, a appelé à passer d’une gestion centrée sur les procédures à un pilotage fondé sur les résultats. Celui-ci doit partir des besoins réels et mesurer la capacité à maîtriser les technologies ainsi qu’à produire des solutions applicables.
En vertu de la circulaire no 49/2026/TT-BKHCN, les missions sont divisées en lots de travaux correspondant à différentes étapes d’évaluation. Les résultats obtenus à chaque étape servent de base au paiement, à la liquidation financière et au versement des fonds pour la phase suivante.
Le budget de l’État peut couvrir jusqu’à 100 % du coût de certaines missions portant sur les technologies fondamentales ou de plateforme, des projets commandés par l’État ou présentant un niveau de risque élevé. Une aide pouvant atteindre 70 % peut être accordée aux produits technologiques stratégiques susceptibles d’être appliqués, transférés ou commercialisés.
La priorité consiste maintenant à traduire ces mécanismes dans les faits. L’efficacité de chaque mission dépendra du choix pertinent des problématiques, de leur attribution à des acteurs compétents, de la mobilisation de ressources suffisantes et d’un suivi étroit jusqu’à l’obtention du produit.
Les entreprises pourront ainsi consolider leurs capacités technologiques, les instituts et universités renforcer leur potentiel de recherche, et les produits disposer de meilleures perspectives d’application concrète.