« Préserver la flamme » des villages de métiers face aux pressions du marché

Le Vietnam compte aujourd'hui plus de 5 400 villages de métiers et villages ayant une activité artisanale. S'ils offrent des moyens de subsistance à des millions de travailleurs, ils contribuent également à la préservation de l'identité culturelle traditionnelle.

Photo d'illustration: NDEL
Photo d'illustration: NDEL

Cependant, de nombreux villages sont désormais menacés de déclin en raison des difficultés d'écoulement de leurs produits, du manque de capitaux, de la pénurie de matières premières et de la raréfaction de la main-d'œuvre qualifiée.

Innover pour se développer

Le village artisanal de travail du bambou de Xuan Lai, situé dans la commune de Gia Binh (province de Bac Ninh), s'enorgueillit de plus de 200 ans d'histoire. Selon le Maître artisan Nguyen Van Ky, fort de plus de 30 ans de métier, la plus grande valeur du bambou de Xuân Lai ne réside pas dans la matière première elle-même, mais dans la technique séculaire de fumage des tiges entières transmise par les ancêtres. « C'est l'empreinte singulière qui fait la renommée de notre village, et c'est ce que nous nous efforçons sans relâche de préserver », confie-t-il.

Pour façonner une pièce achevée, l'artisan doit réaliser près de 20 étapes méticuleuses : sélection du bambou, trempage, nettoyage, fumage, puis façonnage et finitions. La phase de fumage des tiges complètes exige une grande expérience et une précision extrême afin de maîtriser la température, la densité de la fumée et le temps d'exposition, conférant ainsi au matériau cette teinte brun profond si caractéristique qui fait la signature de Xuân Lai.

Face à la concurrence accrue des produits industriels et de l'artisanat bon marché, la sauvegarde de ces secrets de fabrication uniques est devenue une question de survie pour le village.

Ces jours-ci à Xuan Lai, le vrombissement des scies et le bruit des burins résonnent encore dans les ateliers. Pourtant, derrière cette effervescence de travail pointe l'inquiétude face à la baisse des commandes, alors que les coûts des matières premières, de la main-d'œuvre et du transport ne cessent de grimper, contraignant plusieurs structures à tourner au ralenti.

Aux yeux de Nguyen Van Ky, les difficultés sont inévitables. Mais plutôt que de céder à la course aux volumes, les artisans ont fait le choix de maintenir une exigence de qualité irréprochable afin de protéger le prestige et la marque du village.

Face à l'adversité, l'ingéniosité a pris le dessus. Xuân Lai, à l'instar de nombreux autres villages d'artisanat à travers le pays, a choisi de s'adapter plutôt que de renoncer. En misant sur l'innovation continue de la production, la montée en gamme de leurs créations et la conquête de nouveaux marchés, ils posent les fondations d'un développement pérenne.

Le constat est similaire au village de marqueterie de nacre de Chuyen My (Hanoï). Si les éclats de nacre et de burgau y sont toujours minutieusement incrustés sur chaque veine de bois selon des techniques ancestrales, les méthodes de commercialisation, elles, se sont réinventées.

Au lieu d'attendre passivement le client, les maîtres artisans et chefs d'entreprise ont pris les devants en exposant leurs créations sur leurs sites web, les réseaux sociaux et les plateformes de commerce électronique, tout en participant activement aux foires et salons nationaux et internationaux.

Cette démarche proactive permet aux produits de Chuyen My d'aller à la rencontre des consommateurs actuels, illustrant la capacité d'adaptation d'un artisanat qui sait préserver son savoir-faire traditionnel tout en s'ancrant dans le marché moderne.

Aujourd'hui, 99 % des foyers du village vivent de cette activité patrimoniale. La marqueterie de nacre constitue le gagne-pain de nombreuses familles, tout en préservant l'identité culturelle, en créant des emplois et en améliorant les revenus locaux.

S'exprimant sur ces succès, le maître artisan Vu Van Dinh ne cache pas sa fierté : grâce à l'intégration des technologies numériques pour élargir leurs débouchés, les créations de Chuyen My sont désormais vendues dans tout le pays et exportées vers l'Europe de l'Ouest ainsi que plusieurs pays d'Asie du Sud-Est.

En faisant le choix d'un développement ciblé sans jamais dénaturer l'essence de leur art, les artisans de Chuyen My ont insufflé un nouvel élan à la marqueterie de nacre. S'appuyant sur leur socle traditionnel, ils ont modernisé les lignes de leurs pièces, qu'il s'agisse de mobilier, d'objets cadeaux ou d'articles de décoration, créant un équilibre harmonieux entre valeur artisanale et tendances esthétiques contemporaines pour mieux répondre aux attentes du marché.

Préserver l'identité, s'adapter aux exigences du marché

S'exprimant sur l'avenir des villages d'artisanat, la vice-présidente du Comité populaire de la commune de Chuyen My, Nguyen Thi Thuy Huong, a indiqué que parallèlement à la sauvegarde des savoir-faire traditionnels, la municipalité collabore avec les services spécialisés pour accompagner des ateliers dans la transition numérique, la création de marques, l'adhésion au programme OCOP (One Commune One Product), la promotion commerciale et la mise en réseau des canaux de distribution afin d'accroître la compétitivité des produits locaux.

Dans un marché en perpétuelle mutation, la pérennité des villages d'artisanat ne peut plus reposer sur la seule tradition : elle doit être portée par l'innovation, la transformation numérique, la valorisation de la marque et des politiques incitatives suffisamment fortes pour préserver et sublimer le patrimoine artisanal.

Sous l'angle de la gestion publique, le directeur du Département de l'économie coopérative et du développement rural, Le Duc Thinh, estime que les villages d'artisanat ne se limitent pas à un rôle de conservation, mais constituent un moteur essentiel du développement économique rural, créateur d'emplois et de revenus pour les populations. Néanmoins, pour s'inscrire dans la durée, ces villages doivent opérer un changement de paradigme : passer d'une logique de pure production à une véritable économie artisanale axée sur la demande du marché.

Outre la sauvegarde de l'excellence transmise par les ancêtres, les ateliers de fabrication doivent accorder une priorité à la modernisation du design, au développement de marques, à l'amélioration de la qualité, ainsi qu'à l'accélération de la numérisation et du commerce électronique pour élargir leurs débouchés. Il convient également de coupler le développement des villages d'artisanat au programme OCOP, au tourisme rural et aux chaînes de valeur afin de maximiser la valeur ajoutée des produits.

L'expérience concrète du village de bambou fumé de Xuân Lai et de celui de la marqueterie de nacre de Chuyen My montre que, malgré des choix stratégiques distincts, tous deux partagent le même objectif : perpétuer le métier traditionnel dans un environnement renouvelé.

Si Xuân Lai s'attache rigoureusement à préserver la technique du fumage des tiges entières en faisant de la qualité le socle de sa notoriété, Chuyen My prend activement le virage du numérique en développant la vente en ligne et en diversifiant ses marchés cibles.

La voie tracée par Xuân Lai et Chuyen My pour « maintenir la flamme » offre une feuille de route inspirante à de nombreux villages d'artisanat à travers le pays : faire de la tradition un socle et de l'innovation un moteur. C'est seulement lorsqu'elle s'interconnecte avec la technologie, la transformation numérique, le e-commerce et une vision orientée marché que l'identité traditionnelle devient un véritable avantage concurrentiel. Dès lors, chaque création artisanale génère non seulement de la valeur économique, mais fait aussi rayonner un patrimoine culturel, contribuant ainsi au dynamisme de l'économie rurale et à l'édification durable du nouveau monde rural.

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