Vietnam : l’histoire méconnue de sa première puce électronique

En 1976, le professeur Phung Ho fabriquait aux Pays-Bas la première puce électronique conçue par un Vietnamien. Gravées sur ce minuscule circuit, trois lettres, « HNH », symbolisent les ambitions de toute une génération de scientifiques, déterminés à bâtir l’avenir technologique du Vietnam.

Vietnam : l’histoire méconnue de sa première puce électronique

En 1976, le professeur Phung Ho fabriquait aux Pays-Bas la première puce électronique conçue par un Vietnamien. Gravées sur ce minuscule circuit, trois lettres, « HNH », symbolisent les ambitions de toute une génération de scientifiques, déterminés à bâtir l’avenir technologique du Vietnam.

D’après un article de Phong Son paru sur PetroTimes le 29 octobre 2026. Adaptation française : NDEL

Trois lettres minuscules, visibles uniquement au microscope : « HNH », pour « Hà Nội Hồ ». C’est la signature que le professeur Phung Ho, aujourd’hui âgé de 88 ans et ancien responsable du département de physique du solide de l’Institut polytechnique de Hanoï, a gravée sur une puce électronique qu’il a fabriqué à l’âge de 38 ans.

Derrière cette réalisation se dessine l’histoire d’une génération de chercheurs vietnamiens qui, malgré la guerre et les difficultés économiques, ambitionnaient déjà de développer une industrie nationale des semi-conducteurs.

Un demi-siècle plus tard, alors que le Vietnam accélère ses investissements dans ce secteur stratégique, cette aventure scientifique éclaire les premières étapes d’un parcours marqué par des avancées, mais aussi par de longues interruptions.

Phung Ho et deux collègues néerlandais à l’Université de Twente

Phung Ho (à droite), aux côtés du professeur Memelink (au centre) et du doctorant Walinga, à l’Université de Twente, aux Pays-Bas, en 1976. Photo : archives du professeur Phung Ho.

Une coopération scientifique née au lendemain des accords de Paris

L’histoire débute en 1971, avec la création d’un comité de bénévoles intellectuels néerlandais mobilisés en faveur du Vietnam.

En juin 1973, quelques mois après la signature des accords de Paris, Ta Quang Buu, alors ministre vietnamien de l’Enseignement supérieur et secondaire professionnel, propose aux partenaires néerlandais une coopération dans deux domaines particulièrement avancés pour l’époque : la microélectronique et la physique des basses températures.

Ce choix surprend. Le Vietnam, encore en guerre, manque de ressources et doit répondre à de nombreux besoins urgents. Pourtant, ses responsables scientifiques envisagent déjà les technologies susceptibles de jouer un rôle déterminant dans son développement futur.

Le projet prend forme grâce au soutien des Pays-Bas. Entre 1975 et 1978, le laboratoire de microélectronique de l’Institut polytechnique de Hanoï bénéficie d’un financement de 416 200 florins néerlandais.

Les principaux équipements sont acquis auprès de Philips, tandis que l’Université de Twente, sous la direction du professeur Oscar Memelink, assure l’accompagnement scientifique et technologique.

À Hanoï, le laboratoire est aménagé dans quelques salles du bâtiment C9 de l’Institut polytechnique de Hanoï. Les conditions restent modestes : les chercheurs doivent eux-mêmes trouver des matériaux et des équipements d’occasion pour préparer les locaux.

Cette installation marque néanmoins une première étape dans la constitution d’une capacité vietnamienne de recherche en microélectronique.

1976 : une première puce fabriquée aux Pays-Bas

Au printemps 1976, Phung Ho, enseignant et spécialiste de physique du solide, est envoyé aux Pays-Bas pour se former aux techniques de fabrication des circuits intégrés.

Avec son collègue Nguyen Xuan Thang, il rejoint l’Université de Twente, à Enschede, après un long voyage depuis Hanoï.

Sa mission consiste à concevoir et fabriquer un circuit intégré comprenant huit transistors à effet de champ MOSFET et quatre diodes de protection.

Le travail exige une grande précision. La puce ne mesure qu’un millimètre de large. Les chercheurs doivent réaliser plusieurs masques de photolithographie, reproduire les structures sur une plaquette de silicium et maîtriser les différentes étapes de fabrication, jusqu’à l’assemblage final.

Phung Ho parvient à mener l’ensemble du processus à son terme.

Il devient ainsi, selon les archives et les témoignages rapportés dans l’article, le premier Vietnamien à avoir conçu et fabriqué lui-même un circuit microélectronique.

« Sur cette première puce, j’ai gravé trois lettres : HNH, pour Hà Nội Hồ. »Professeur Phung Ho

Ces initiales témoignent de son attachement à sa ville et à son pays, mais aussi de l’ambition scientifique d’une génération déterminée à maîtriser des technologies de pointe.

En septembre 1976, le chercheur regagne le Vietnam avec ses rapports scientifiques et quatre ou cinq puces entièrement assemblées et encapsulées.

L’année suivante, deux spécialistes néerlandais se rendent à Hanoï pour installer les équipements du nouveau laboratoire.

Les chercheurs vietnamiens utilisent alors les masques de photolithographie réalisés par Phung Ho aux Pays-Bas pour produire expérimentalement leurs premiers circuits MOSFET.

Chercheurs vietnamiens et experts néerlandais du laboratoire de microélectronique

Les membres du laboratoire de microélectronique de l’Institut polytechnique de Hanoï aux côtés d’experts néerlandais, en 1977. Photo : archives du professeur Phung Ho.

Ces composants sont fabriqués sur des plaquettes de silicium, mais le laboratoire ne dispose pas encore des équipements nécessaires à leur découpe et à leur encapsulation.

Il convient donc de distinguer deux étapes historiques : la fabrication d’une puce complète par un scientifique vietnamien aux Pays-Bas en 1976 et la réalisation expérimentale de circuits intégrés sur le sol vietnamien en 1977.

Une expérience pionnière interrompue

Malgré ces premiers résultats, la coopération scientifique rencontre rapidement des difficultés.

Au début de l’année 1978, le professeur Oscar Memelink décide de ne pas poursuivre le partenariat. Le projet s’achève à la fin de cette même année.

Les raisons de cette interruption font l’objet d’interprétations différentes.

Phung Ho l’attribue notamment à l’isolement international et à l’embargo qui ont ensuite pesé sur le Vietnam.

D’autres témoignages, dont ceux de Peter de Goeje, membre du comité néerlandais à l’origine du projet, évoquent les préoccupations de Memelink concernant les éventuelles applications militaires des technologies développées.

La chronologie suggère que ces inquiétudes ont pu jouer un rôle dans la décision de mettre fin à la coopération.

Cet épisode rappelle une réalité toujours actuelle : le développement des semi-conducteurs ne relève pas uniquement de la recherche scientifique. Il dépend également des relations internationales, des considérations de sécurité et de la confiance entre partenaires.

Avec le recul, Phung Ho reconnaît aussi certaines limites internes du projet.

Selon lui, les chercheurs avaient privilégié les procédés de fabrication au détriment de la conception des circuits intégrés et de la formation des étudiants.

Son témoignage souligne l’importance de construire un écosystème scientifique complet, associant recherche, enseignement et applications industrielles.

Une industrie marquée par plusieurs nouveaux départs

L’interruption du projet de Hanoï n’a pas mis fin aux ambitions vietnamiennes dans le domaine des semi-conducteurs.

En 1979, l’usine Z181 commence à produire des transistors et des diodes destinés notamment aux marchés d’Europe de l’Est. Ses activités prennent progressivement fin vers 1990, à la suite des bouleversements économiques dans cette région.

La puce SG8V1 conçue par l’ICDREC

La puce SG8V1, première puce commerciale vietnamienne, conçue par le Centre de recherche et de formation en conception de circuits intégrés (ICDREC). Photo : ICDREC.

La coopération scientifique avec les Pays-Bas connaît cependant un prolongement en 1992, avec la création de l’Institut international de formation en science des matériaux (ITIMS), soutenu par les universités d’Amsterdam et de Twente.

De nouveaux projets de circuits intégrés apparaissent ensuite au Vietnam.

En 2008, le Centre de recherche et de formation en conception de circuits intégrés (ICDREC) développe la puce SigmaK3, avant de concevoir la SG8V1 en 2014, présentée comme la première puce commerciale vietnamienne.

Si cette dernière est conçue par des ingénieurs vietnamiens, sa fabrication doit toutefois être réalisée à l’étranger, faute d’infrastructures industrielles adaptées dans le pays.

Ces différentes étapes témoignent d’une progression scientifique réelle, mais aussi des difficultés rencontrées pour assurer la continuité des investissements et des compétences.

Le Vietnam accélère sa stratégie dans les semi-conducteurs

Aujourd’hui, le contexte a profondément évolué.

Le Vietnam entend renforcer sa place dans les chaînes mondiales de valeur des semi-conducteurs, dans un environnement international marqué par la transformation numérique et la demande croissante en composants électroniques.

Sa stratégie nationale de développement de l’industrie des semi-conducteurs à l’horizon 2030, avec une vision jusqu’en 2050, prévoit notamment la formation de plus de 50 000 ingénieurs et diplômés spécialisés d’ici 2030.

Le groupe Viettel développe à Hoa Lac un projet d’usine de fabrication de puces utilisant une technologie de 32 nanomètres, avec l’objectif de lancer une production expérimentale à la fin de l’année 2027.

Après Viettel, le groupe FPT a également annoncé un projet d’usine de test et d’encapsulation de puces électroniques dans la province de Bac Ninh.

Parallèlement, les partenariats internationaux continuent de jouer un rôle important. En janvier 2026, des représentants d’ASML se sont rendus à Hanoï pour examiner les perspectives de coopération.

Ce rapprochement présente une portée symbolique : ASML, entreprise néerlandaise issue d’une initiative associant notamment Philips, est aujourd’hui un acteur majeur des technologies de lithographie avancée.

Près d’un demi-siècle après la première collaboration avec l’Université de Twente, les relations scientifiques et industrielles entre le Vietnam et les Pays-Bas retrouvent ainsi une nouvelle actualité.

Mais au-delà des investissements, le défi reste celui de la formation et de la continuité des compétences.

En 2023, l’Institut polytechnique de Hanoï a ouvert une spécialisation en conception de circuits intégrés, contribuant à préparer les nouvelles générations d’ingénieurs.

Pour Phung Ho, aujourd’hui encore, une question demeure essentielle : les établissements de recherche et de formation vietnamiens sont-ils prêts à répondre aux besoins croissants de cette industrie ?

L’histoire des trois lettres « HNH » rappelle ainsi que les ambitions technologiques du Vietnam ne datent pas d’hier.

Elle montre surtout qu’au-delà des équipements et des infrastructures, la réussite d’une industrie des semi-conducteurs repose sur la transmission des savoirs, la persévérance scientifique et la capacité à inscrire la recherche dans la durée.

D’après un article de Phong Son paru sur PetroTimes le 29 octobre 2026.
Adaptation française : NDEL

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