Patrouilles à 3 500 mètres d’altitude
L’hélicoptère Mi-17 déchire la brume épaisse de la saison des pluies à Abyei pour s’élever à 3 500 mètres d’altitude.
À peine trente minutes après le décollage, les conditions météorologiques changent brusquement : l’appareil rugit et se met à vibrer violemment sous l’effet des courants tourbillonnants, dans un cockpit exigu saturé du vacarme des moteurs et de secousses éprouvantes.
Assis à bord, le commandant Ngo Quoc Cuong, le visage buriné par le soleil, fixe intensément le hublot.
À une telle altitude, où tout au sol n’apparaît plus que comme de minuscules points, distinguer la poussière d’un tir de fumée exige une concentration extrême.
Depuis le déclenchement de la guerre civile au Soudan en avril 2023, la situation sécuritaire à Abyei est devenue particulièrement complexe et imprévisible.
Les affrontements répétés entre groupes armés issus des communautés Twic Dinka, Nuer et Ngok Dinka ont causé de lourdes pertes humaines.
Cette pression est accentuée par l’instabilité politique et les rivalités internes au Soudan du Sud.
À l’approche de la saison sèche, les mouvements migratoires de populations et de troupeaux en provenance du Soudan vers Abyei ont entraîné une recrudescence des pillages, des barrages routiers et des actes de banditisme, alimentant l’inquiétude des habitants et compliquant la coopération avec les forces déployées.
Dans ce contexte, les patrouilles aériennes constituent une mission régulière et indispensable pour la Force onusienne. Elles permettent de surveiller la situation sécuritaire dans des zones inaccessibles aux unités d’infanterie indiennes, pakistanaises et ghanéennes, ainsi qu’aux observateurs militaires et aux forces de police, en raison des routes inondées ou impraticables durant la saison des pluies.
Chaque vol devient ainsi une véritable opération stratégique visant à protéger les populations civiles.
Derrière le calme apparent du commandant Ngo Quoc Cuong se cache pourtant un cœur qui bat plus vite face à la rudesse de ces missions inédites.
Pour un soldat peu habitué à rester suspendu dans les airs pendant des heures, le vertige n’est pas la plus grande crainte. L’inquiétude principale reste : « Ai-je manqué le moindre signe anormal ? »
« Lors de ma première mission, j’avoue que j’étais inquiet », confie-t-il.
Lorsque les conditions météorologiques se dégradent, les pilotes envisagent parfois de modifier l’altitude pour améliorer l’observation, mais doivent y renoncer en raison des risques d’attaque à la roquette par des groupes armés.
Se remémorant un vol au-dessus de la zone sensible d’Um Khariet, il raconte :
« À travers l’épaisse couche de nuages, j’ai soudain aperçu des colonnes de fumée noire s’élevant isolément. Fort de mon expérience acquise au cours de deux mandats de maintien de la paix, j’ai immédiatement compris qu’il s’agissait d’une opération de pillage menée par les RSF. Le rapport d’urgence que j’ai rédigé dès l’atterrissage a permis aux forces d’infanterie pakistanaises d’intervenir à temps et d’empêcher une tragédie imminente pour les civils. »
« Ambassadeur du sourire » du Vietnam
Si, dans les airs, il agit comme un véritable « œil vigilant », au sol, le commandant Ngo Quoc Cuong se distingue par son expertise technique.
Dans le cadre de ses fonctions, il inspecte minutieusement les armes, les munitions et les équipements opérationnels (COE) de l’unité de réaction rapide (QRF) chinoise.
Le fait qu’un officier vietnamien soit chargé d’évaluer les capacités d’une unité étrangère ne relève pas seulement d’une mission individuelle, mais constitue également une reconnaissance du rôle et du prestige du Vietnam sur la scène internationale.
Le commandant adjoint des opérations, Abdou Jatta (Gambie), souligne : « Le commandant Ngo Quoc Cuong fait preuve d’un grand professionnalisme. Malgré une charge de travail considérable, certains jours, il ne dispose que de deux assistants, il reste au bureau jusque tard dans la soirée pour finaliser ses rapports destinés au commandement de la mission. Sa rigueur inspire une confiance totale. »
Cette expertise est le fruit d’un long processus, forgé au cours de deux mandats exigeants : d’observateur militaire au Soudan du Sud en 2020 à officier d’état-major à Abyei en 2025.
Les enseignements tirés de ces inspections sont précieusement capitalisés afin de préparer au mieux la 4e unité du génie vietnamien aux futures évaluations COE.
Au milieu des imposants véhicules blindés de l’unité chinoise lors des inspections, il examine avec une précision remarquable chaque canon, vérifie la validité de chaque munition et évalue l’état technique des équipements lourds, suscitant l’admiration de ses collègues internationaux.
Son exigence extrême ne vise pas à mettre en difficulté les unités partenaires, mais découle d’une conviction profonde : en situation de combat, une munition défectueuse ou un véhicule en panne peut faire la différence entre la vie et la mort.
Mais derrière cette rigueur d’acier se cache un homme chaleureux et profondément humain. Ses collègues internationaux le surnomment « l’ambassadeur du sourire ». Sous une chaleur écrasante de 40 °C, il se distingue par sa disponibilité et son sourire constant.
Le commandant Sunil Bhattarai (Népal) témoigne : « Le commandant Ngo Quoc Cuong arrive toujours avec le sourire, prêt à aider, que ce soit pour un problème informatique ou pour partager son expérience en matière de sécurité avec les nouveaux arrivants. »
Durant ses rares moments de repos, il évoque souvent sa famille et fait découvrir à ses collègues la richesse culturelle du Vietnam.
Le commandant Abdullah Al Amin (Bangladesh) confie : « Ngo Quoc Cuong est très sociable et chaleureux. Non seulement il accomplit parfaitement ses missions, mais il nous inspire également l’image d’un Vietnam amical et attaché à la paix. »
La nuit tombe sur Abyei. Le vrombissement des hélicoptères s’estompe, laissant place au silence immense de cette terre battue par les vents. À la lueur vacillante d’une lampe dans sa tente, le commandant Ngo Quoc Cuongg regarde une photo de sa famille sur son téléphone.
À cet instant, la chaleur accablante de la région équatoriale semble s’effacer, remplacée par le parfum du riz fraîchement cuit et l’écho lointain de la voix de son enfant appelant : « Papa ! »
Ce soutien familial devient une force inébranlable, lui permettant de tenir bon en première ligne.
Au terme d’une journée éprouvante, ce Casque bleu vietnamien continue de semer l’espoir sur les terres d’Abyei, affirmant avec simplicité mais fierté que l’engagement du Vietnam rayonne au service d’un monde en paix.