Des artisans chams jouent du tambour ginang. Photo : baokhanhhoa.vn.
Des artisans chams jouent du tambour ginang. Photo : baokhanhhoa.vn.

Khanh Hoa :

Instruments de musique des Cham, les voix du patrimoine vivant

Les instruments de musique des Cham sont peu nombreux, mais chacun occupe une place singulière et revêt une signification particulière dans la vie de la communauté.

À mesure que l’on découvre cet univers musical, on comprend que sa richesse ne tient pas à la diversité des instruments, mais à l’art de produire les sons, d’agencer les rythmes et d’y exprimer une vision du monde profondément liée aux croyances et à la vie quotidienne. Dans cette musique où la sobriété va de pair avec la finesse, chaque instrument possède sa propre voix et contribue à l’identité de la musique traditionnelle de l’ethnie Cham.

La musique rituelle, au-delà des sonorités

Lors des fêtes traditionnelles, la musique ne se limite pas à créer une ambiance. Chaque mélodie, chaque battement de tambour et chaque son de hautbois répondent à une séquence précise et revêtent une signification particulière.

L’étude des instruments des Chams ne saurait donc se limiter à leur apparence ou à leur mode d’utilisation. Elle suppose également de comprendre les rituels auxquels ils sont associés, les personnes qui en jouent et la fonction qu’ils y remplissent. C’est pourquoi les chercheurs spécialistes de la culture cham doivent non seulement présenter les connaissances déjà recueillies, mais aussi transcrire précisément les pièces de musique rituelle afin d’en faciliter l’étude et la compréhension.

Cette démarche incombe aux chercheurs comme à la communauté, qui a la responsabilité de préserver son patrimoine. Elle s’inscrit dans l’esprit du décret n° 215/2025/NĐ-CP relatif à la gestion, à la protection et à la valorisation du patrimoine culturel immatériel, qui souligne notamment l’importance de la transmission des savoirs et de la recherche.

Autre particularité, plusieurs instruments utilisés dans les rituels cham, tels que les tambours ginang et baranang, le hautbois saranai et les tambours hagar sit et hagar praong, sont fabriqués directement par les dignitaires religieux mâduen des villages. Les artisans qui les confectionnent maîtrisent également les règles régissant leur utilisation rituelle.

Ce savoir-faire se transmet et s’affine au fil des années, depuis le choix du bois jusqu’au montage des membranes et au réglage de leur tension. Chaque étape exige minutie et précision. Un instrument de qualité doit non seulement être solide et durable, mais aussi produire des sonorités adaptées aux exigences de la musique rituelle.

Ce savoir-faire illustre le rôle central des communautés détentrices du patrimoine et des artisans dans la préservation des connaissances traditionnelles. L’article 5 du décret n° 215/2025/NĐ-CP précise d’ailleurs la responsabilité des détenteurs du patrimoine dans la poursuite des activités de transmission.

Le tambour ginang, une musique de l’harmonie

Au sein de l’ensemble rituel cham, le ginang se distingue par sa sonorité puissante et pleine de vitalité. Sa première particularité réside dans son mode d’utilisation : il se joue toujours par paire, les deux tambours étant disposés en X et appuyés l’un contre l’autre, une extrémité reposant au sol.

Les Chams comparent cette paire aux deux jambes qui soutiennent le corps humain, aux côtés de la tête et du tronc. Cette image montre que le ginang n’est pas considéré comme un simple instrument de musique. Il renvoie également aux notions d’équilibre et de cohésion qui traversent la culture cham.

Selon les témoignages recueillis sur les techniques de fabrication des instruments cham, les dignitaires mâduen de certains villages, tels que Huu Duc, Hau Sanh et Tan Bon, fabriquaient eux-mêmes les ginang. Leur caisse était évidée dans des essences de bois résistantes, notamment le coc, le ca chi ou le lim xanh.

Les deux tambours d’une même paire doivent être taillés dans un seul et même tronc, avant d’être façonnés, recouverts de peau et assemblés à l’aide de cordes. Ce détail, qui peut sembler anodin, témoigne du soin apporté à leur fabrication : les deux tambours ne sont pas conçus séparément, mais comme les éléments indissociables d’une même paire destinée à jouer en harmonie.

Chaque tambour possède deux membranes de dimensions et d’usages différents. La plus grande, appelée pầm, est recouverte de peau de buffle. Le tambour est incliné de façon que son bord repose au sol, et cette membrane est frappée à l’aide d’une baguette. La plus petite, appelée chang, est généralement recouverte de peau de chèvre ou de peau rouge. Orientée vers le haut, elle se joue à la paume de la main.

Selon l’interprétation traditionnelle du yin et du yang, la membrane pầm symbolise le yin, tandis que la membrane chang représente le yang. Bien que leurs modes de production sonore diffèrent, les deux membranes se complètent pour donner au ginang son rythme caractéristique.

Le ginang possède six sons fondamentaux : Tớ, Tìn et Tịt sur la membrane chang ; Glèng, Gleng et Kịt sur la membrane pầm. Le musicien peut également produire des sons secs, proches de « cắc », en frappant le bord ou la caisse du tambour.

Ces sons, apparemment simples, exigent une parfaite maîtrise du geste pour obtenir une frappe nette, ferme et régulière. Le musicien doit savoir doser la force de ses mains et manier la baguette avec précision. Les nuances entre les sons façonnent le rythme et témoignent de l’expérience comme de la maîtrise de l’interprète.

Le ginang accompagne aussi bien les pratiques cultuelles que les moments festifs de la communauté. Ces deux usages obéissent toutefois à des règles distinctes. Les morceaux réservés aux cérémonies ne peuvent être exécutés librement à des fins de divertissement. Même lors des joutes musicales, les interprètes doivent respecter des répertoires et des conventions précis.

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Ensemble instrumental de musique traditionnelle des Cham. Photo : baokhanhhoa.vn.

Le tambour baranang, discret mais essentiel au rituel

Contrairement au ginang, reconnaissable à sa forme en paire et à sa sonorité vigoureuse, le baranang présente une apparence plus sobre. De forme proche d’une petite cuvette, il n’est recouvert de peau que sur une seule face, avec de la peau de cerf ou de chèvre.

Sa caisse est creusée dans un morceau de bois et sa membrane tendue à l’aide de cordes en rotin. Des trous aménagés autour de la base accueillent des chevilles permettant d’ajuster la tension de la peau si nécessaire.

De sonorité discrète et grave, le baranang joue néanmoins un rôle essentiel dans l’ensemble rituel. Il est utilisé par le dignitaire mâduen, qui préside également le rituel Rija. Cette fonction confère à l’instrument une importance qui dépasse sa seule dimension musicale : il contribue à guider et à rythmer le déroulement de la cérémonie.

Certains sons n’ont pas besoin d’être puissants pour occuper une place centrale. Tout dépend de leur fonction et de leur signification au sein du rituel.

Le tambour est maintenu contre le ventre, sa membrane tournée vers l’extérieur, puis frappé avec les doigts des deux mains.

Le baranang possède trois sons fondamentaux : Tìn, Tin (ou Tâm) et Tắc. Leurs nuances dépendent de l’endroit où l’on frappe la membrane, mais aussi de la manière dont les doigts sont retenus ou relâchés après le contact. Sur une même surface, de légères variations du geste suffisent ainsi à produire des sons brefs, résonnants ou sourds.

À partir d’un instrument de conception relativement simple, les Chams tirent une grande diversité de sonorités de leur technique et de leur expérience. C’est là l’une des richesses de la musique traditionnelle : la valeur d’un instrument ne tient pas nécessairement à la complexité de sa fabrication, mais à la maîtrise de celui qui en joue et à sa connaissance des répertoires transmis au fil des générations.

Le hautbois saranai, une sonorité emblématique de la musique cham

Dans l’ensemble de trois instruments traditionnellement associés lors des fêtes dirigées par les dignitaires mâduen, le saranai accompagne les tambours ginang et baranang. Tandis que les tambours structurent le rythme et soutiennent la cadence, le hautbois dessine la ligne mélodique, apportant à la musique ses nuances et sa profondeur.

Le joueur de saranai est appelé ông Yuk. Cet instrument ayant une hauteur déterminée, ses mélodies peuvent être transcrites en notation musicale moderne. Cette transcription constitue un outil précieux pour les chercheurs, les apprenants et tous ceux qui souhaitent découvrir la musique cham, la pratiquer et confronter les partitions aux modes d’interprétation traditionnels.

Toutefois, la notation musicale ne représente qu’une partie du travail de sauvegarde. Pour comprendre pleinement les sonorités du saranai, il faut replacer ses mélodies dans leur dialogue avec les tambours ginang et baranang ainsi que dans le déroulement de chaque rituel. La musique cham ne se dissocie pas de la vie de la communauté. Chaque instrument a sa fonction, chaque musicien sa place, mais tous concourent à former un ensemble cohérent.

L’étude de ces instruments révèle que la richesse de la musique cham ne réside pas dans leur nombre, mais dans la profondeur des savoirs populaires accumulés au fil des techniques de fabrication, des pratiques d’interprétation et des répertoires traditionnels. Les artisans ne se contentent pas de fabriquer des instruments ou de jouer de la musique : ils contribuent à transmettre et à préserver un ensemble de connaissances culturelles héritées de plusieurs générations.

Documenter, faire connaître et pratiquer les répertoires traditionnels permet ainsi de mieux comprendre la musique cham tout en préservant des valeurs qui ne prennent pleinement leur sens que dans l’environnement culturel où elles sont nées et se sont développées.

C’est aussi l’ambition des politiques actuelles de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, qui placent les communautés et les artisans au cœur de la préservation et de la valorisation de cet héritage.

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