Les bottes de chanvre séchant devant les maisons, le va-et-vient régulier de la navette sur les métiers à tisser et les femmes H’Mong nouant leurs fibres sur le chemin du marché font depuis longtemps partie du quotidien de nombreux villages de montagne.
Pour les H’Mong de la commune de Sa Phin, située dans l’ancienne province de Ha Giang et aujourd’hui rattachée à Tuyen Quang, au Nord du Vietnam, le chanvre n’est pas seulement la matière première des vêtements traditionnels. Il constitue également un signe d’identité ethnique, comme le rappelle l’adage : « Là où pousse le chanvre vivent les H’Mong. »
Transmise depuis de nombreuses générations, la croyance selon laquelle « la graine de chanvre précède l’être humain » illustre la place particulière de cette plante dans la vie quotidienne, les croyances et la mémoire culturelle de la communauté.
Dans la tradition, le chanvre symbolise aussi la vitalité et la résistance. Il est utilisé dans plusieurs rites exprimant le souhait de voir la maison rester solide, la famille unie et la vie prospère.
Fort de ces multiples significations, sa culture et son tissage dépassent la simple activité artisanale : ils permettent aux H’Mong de préserver leur identité et de transmettre leurs connaissances et leur mode de vie aux jeunes générations.
Une quarantaine d’étapes pour produire une étoffe
La fabrication d’une pièce de tissu nécessite près de 40 opérations, depuis les semis, la récolte et le traitement des fibres jusqu’au tissage, à la teinture et à la création des motifs. L’ensemble du processus peut durer plusieurs mois.
Après environ deux mois de croissance, les plants sont récoltés et rassemblés en grandes bottes. Celles-ci sont exposées au soleil et à la rosée jusqu’à ce que les tiges prennent une teinte brun-jaune, avant de subir de nouveaux traitements.
Une fois suffisamment sèches, les tiges sont décortiquées avant l’arrivée de la mousson du nord-est. Cette précaution évite que les fibres deviennent cassantes, perdent leur résistance et altèrent la qualité de l’étoffe.
L’assemblage des fibres est l’une des étapes exigeant le plus de patience. Leurs extrémités supérieures sont reliées entre elles, tout comme leurs bases, afin d’obtenir des fils réguliers.
Les femmes H’Mong emportent donc toujours leurs pelotes avec elles, qu’elles se rendent aux champs, au marché ou dans un autre village. Dès qu’elles disposent d’un moment libre, elles reprennent le roulage et l’assemblage des fibres.
Après avoir été filées et nouées à la main, celles-ci sont disposées sur un dévidoir, puis plongées dans l’eau pendant quinze à vingt minutes pour gagner en souplesse. Elles sont ensuite roulées afin d’obtenir une surface plus douce et plus lisse.
Des couleurs puisées dans la nature
Le tissage requiert une grande expérience. Il est généralement confié aux mères et aux grands-mères, qui travaillent sur des métiers traditionnels en bois. Chaque ligne tissée témoigne de leur habileté.
D’abord conservée dans sa couleur naturelle, la toile est blanchie à plusieurs reprises avec de la cendre de cuisine, puis teinte à l’aide de pigments extraits de plantes forestières.
Le jaune du curcuma, le bleu des feuilles d’indigotier, le violet de la plante magenta, le brun du tubercule củ nâu (Dioscorea cirrhosa) et le rouge du bois de sappan confèrent à chaque étoffe une beauté particulière.
Le tissage du chanvre se distingue également par la technique du batik à la cire d’abeille. Une fois fondue, la cire est appliquée pour dessiner des motifs traditionnels qui, après les bains de teinture, font apparaître de délicates lignes en relief.
Chaque étape recèle un patrimoine de connaissances populaires accumulées au fil des générations : choix du moment de la récolte, traitement des fibres, préparation des couleurs et création de motifs à partir de matières naturelles.
Selon la tradition, lorsqu’une jeune fille H’Mong atteint l’âge adulte, sa famille lui attribue une parcelle pour cultiver le chanvre. Avant son mariage, elle doit savoir tisser et confectionner elle-même ses vêtements.
Malgré la modernisation des modes de vie, de nombreuses communautés H’Mong continuent de préserver cet artisanat. Chaque étoffe représente bien davantage qu’un produit fait main : elle porte la mémoire, les coutumes et l’identité de tout un peuple.
Ce patrimoine enrichit également le tourisme expérientiel. Les visiteurs se rendent dans les villages de tisserands pour observer la transformation de simples tiges de chanvre en étoffes profondément imprégnées de culture.