Pour les communautés ethniques de la province de Lam Dong (dans les Hauts Plateaux du Centre du Vietnam), la forêt est bien plus qu'une source de subsistance : elle constitue un espace culturel et spirituel intimement lié aux croyances ancestrales et au culte des ancêtres.
De cette conception sont nées des coutumes, des normes communautaires et un ensemble de savoirs traditionnels consacrés à la protection des forêts, transmis de génération en génération.
Des savoirs hérités des ancêtres…
Depuis des temps immémoriaux, la vie des Ma, installés dans la commune de Ta Dung (province de Lam Dong), est indissociable de la forêt.
Celle-ci protège la communauté et lui procure des ressources alimentaires nécessaires à leur subsistance. C'est pourquoi, chaque année, à l'arrivée de la saison des pluies, les Ma organisent un culte dédié au génie de la forêt (Yang Bre).
Selon leurs moyens, les habitants organisent la cérémonie à plus ou moins grande échelle. Lorsqu'elle est organisée à l'échelle d'un foyer, le rituel demeure relativement simple.
En revanche, lorsqu'elle réunit l'ensemble de la communauté, elle respecte les rites traditionnels, tels que les cérémonies de demande de permission aux esprits, l'érection du mât rituel (cây nêu) ainsi que les rites symboliques des semailles.
Le dépositaire des savoirs traditionnels K'Krông, du hameau de B'Tong, dans la commune de Ta Dung, partage : « Lors de la cérémonie dédiée à l'esprit de la forêt, chaque prière, chaque battement de gong, chaque offrande est une manière pour les Ma d'exprimer leur gratitude envers la forêt et de lui demander la permission avant d'y prélever la moindre ressource. »
En raison de sa profonde valeur culturelle et du message qu'elle véhicule en faveur d'une relation harmonieuse entre l'être humain et la nature, cette cérémonie a été inscrite en 2024 par le ministère vietnamien de la Culture, des Sports et du Tourisme sur la Liste nationale du patrimoine culturel immatériel.
Cette reconnaissance ne célèbre pas seulement un rite ancestral ; elle consacre également la richesse des savoirs autochtones et le rôle essentiel que joue la forêt dans la vie culturelle et spirituelle de la communauté ma.
À l'instar des Ma, les M'nông considèrent eux aussi la forêt comme leur demeure et leur terre nourricière, garante de la protection et de la pérennité de leurs villages.
Cette vision a donné naissance à des règles communautaires particulièrement strictes visant à préserver le patrimoine forestier.
L'un de leurs préceptes énonce ainsi : « La forêt profonde n'appartient pas aux cerfs ; elle appartient à nos ancêtres, à nos descendants, à nos grands-parents ; elle est notre bien commun. »
Selon les croyances des M'nông, avant de défricher une parcelle de forêt pour y aménager des champs ou construire une maison, les habitants doivent accomplir un rituel en l'honneur de l'esprit de la forêt.
Les zones défrichées ne peuvent en aucun cas appartenir aux forêts de protection des bassins versants, aux forêts primaires ou aux forêts d'essences précieuses.
Toute atteinte à ces espaces est réputée attirer le courroux des esprits, qui peuvent provoquer des inondations ou des sécheresses.
Dieu Hung, secrétaire adjoint permanent du Comité du Parti de la commune de Tuy Duc, souligne : « Bien que les modes de vie aient évolué et que certaines coutumes aient été adaptées afin de se conformer à la législation en vigueur, le profond respect envers la forêt, ainsi que l'interdiction de porter atteinte aux forêts sacrées et aux forêts situées en tête de bassin versant, demeurent solidement ancrés dans les pratiques des habitants. »
Il ajoute : « Ces savoirs constituent un fondement essentiel permettant à la collectivité de jouer pleinement son rôle dans la gestion, la protection et le développement durable des ressources forestières. »
Transformer la conscience en actions concrètes pour préserver la forêt
Si les règles coutumières des Ma ont contribué à forger une véritable conscience écologique, le patriarche du village K'Hô, du village de B'Tong (commune de Ta Dung), en incarne depuis de nombreuses années la traduction concrète sur le terrain.
À ses yeux, la protection de la forêt ne relève pas exclusivement des services forestiers : elle constitue la responsabilité de chaque habitant du village.
Car, selon la conception des Ma, tant que la forêt subsiste, les sources d'eau demeurent, les terres agricoles restent fertiles et l'identité culturelle de la communauté est préservée.
Élu patriarche du village par les habitants depuis 2010, K'Hô s'est imposé comme une figure de proue de la protection forestière.
Auparavant, lorsque l'exploitation forestière illégale et le braconnage étaient monnaie courante, il effectuait régulièrement des patrouilles en forêt avec les gardes forestiers du parc national de Ta Dung, encourageant la population à ne pas aider les bûcherons illégaux et à respecter la réglementation en matière de protection des forêts.
Il résume ainsi son engagement : « La forêt nous donne la vie ; il est donc de notre devoir de la protéger. Quelles que soient les difficultés, nous ne pouvons renoncer à cette responsabilité. »
Au-delà de son implication directe sur le terrain, K'Hô joue également un rôle essentiel de médiateur entre les autorités et la communauté.
Fort de la confiance que lui accordent les habitants, il contribue à rendre les dispositions légales plus accessibles et continue de sensibiliser les jeunes générations à la préservation des forêts de protection, des essences forestières rares et des savoirs autochtones relatifs à une coexistence respectueuse avec la nature.
Depuis 2010, Y Lanh et la communauté des M'nông du village de Pi Nao (commune de Nhan Co) se sont également engagés dans la protection des forêts, considérant qu'il est de leur responsabilité de protéger l'héritage laissé par leurs ancêtres.
Pour Y Lanh, la préservation des forêts ne constitue pas seulement une valeur culturelle propre aux M'nông ; elle ouvre également de nouvelles perspectives économiques à travers le développement du tourisme d'expérience et du tourisme communautaire.
Comme il l'explique : « notre souhait le plus cher est de préserver intactes ces forêts afin d'y développer le tourisme de découverte et le tourisme communautaire. Lorsque les visiteurs viennent explorer la nature et découvrir notre culture autochtone, les habitants peuvent créer de nouvelles sources de revenus en valorisant durablement les richesses de la forêt. »