C’est un rendez-vous où se perpétuent les traditions et où un territoire longtemps surnommé «la terre oubliée» cherche aujourd’hui une nouvelle place dans la mémoire des visiteurs.
Un stand du marché du village Dao, dans la commune de Chiêng Hac, avec une grande variété de légumes et de fruits. Photo: VOV au Nord-Ouest
Muong Lum était le nom d’une commune qui a intégré aujourd’hui celle de Chiêng Hac, dans la province de Sơn La.
En langue thaï, Muong Lum signifie «la terre oubliée». Les anciens racontent en effet que cette vallée isolée, entourée de hautes montagnes et de forêts, semblait autrefois vivre à l’écart du monde.
Mais le nom n’a pas empêché le territoire de se réveiller.
Aujourd’hui, les autorités locales cherchent à faire de son marché hebdomadaire un rendez-vous culturel et touristique à part entière. Et chaque week-end, la vallée change de visage.
Depuis les villages de Chiêng Hac, des Thaï, des Mông et des Dao descendent des montagnes. Ils portent sur leur dos ou transportent dans leurs paniers les produits de leurs jardins, de leurs champs et de leurs forêts.
Au bord des rizières, sous les drapeaux colorés, les étals se succèdent. Légumes, fruits, volailles, produits transformés… Ici, presque tout raconte une histoire.
Car derrière chaque étal se trouvent un jardin, une parcelle, une saison et des gestes transmis de génération en génération. Le marché devient ainsi une sorte de prolongement de la maison et de la vie quotidienne.
«Tout ce que je vends, c’est moi qui l’ai préparé. Les goyaves viennent de mon jardin, je fais moi-même les gâteaux de riz gluant et je produis le riz. Les cacahuètes sont cultivées dans nos champs, puis séchées et grillées. Les bananes viennent aussi de chez nous. Quand je ne les vends pas fraîches, je les fais sécher et je les emballe… Je commence ma journée en allant chercher des légumes et de l’herbe. Certains vont dans la forêt, d’autres descendent vers le ruisseau. Chacun ramasse ce qu’il peut dans son jardin. Puis, à 15 heures, nous nous retrouvons ici pour vendre. Je ne rentre que lorsque tout est vendu, parfois tôt, parfois tard», nous confie une vieille marchande.
Le marché reconstitue l’espace culturel des communautés locales. Photo: VOV au Nord-Ouest
Cette semaine, le marché prend une dimension particulière. Organisé par les autorités communales sous le thème «Retour au pays des souvenirs», il réunit davantage d’exposants et de visiteurs.
Les différents villages ont installé leurs propres stands. On y trouve toutes sortes de légumes, mais aussi du porc et de la volaille.
Ces produits ne sont pas seulement des marchandises. Ils portent avec eux le récit d’une terre et du travail de ceux qui la cultivent.
Sông A Lâu, du village de Dao, veille à ce que les étals restent toujours garnis.
«Lorsqu’il y a un marché comme celui-ci, nous vendons tout. Nous ne ramenons presque rien chez nous. Dans notre village, nous cultivons beaucoup de produits: du maïs, des melons, des haricots, des courges, des aubergines, des choux… Nous sommes donc très heureux de participer à ce marché. Les visiteurs peuvent découvrir nos produits, les goûter et, s’ils les apprécient, passer commande directement auprès des habitants du village. Et s’ils le souhaitent, nous pouvons même leur envoyer les produits par transporteur ou par la poste», partage-t-il.
À mesure que le jour se lève, d’autres parfums se mêlent à ceux des récoltes: riz gluant fumant, poisson grillé, bánh chưng, viande séchée suspendue au-dessus du foyer.
Ces plats, qui font partie de la table familiale dans les villages des hautes terres, deviennent ici une invitation à s’attarder.
Pour Pham Quang Trung, venu de Thanh Hoa et qui découvre pour la première fois un marché de montagne, l’expérience est aussi une rencontre avec une autre manière de vivre.
«J’aime beaucoup ces plats qui reflètent vraiment la culture locale. J’ai acheté de nombreux produits, des spécialités, mais aussi des légumes et des fruits, pour ma famille et pour offrir à mes amis. Il suffit de faire le tour du marché pour avoir envie de s’arrêter à chaque stand, de goûter, de découvrir et de discuter avec les habitants», nous dit-il.
Le marché est un lieu de rencontre pour les différentes communautés ethniques. Photo: VOV au Nord-Ouest
À Muong Lum, le marché donne également une seconde vie aux gestes anciens.
Près du vieux banian de Nong Luông, lieu historique où fut créée en 1948 la première cellule du Parti de l’ancien district de Yên Châu, des hommes âgés tressent patiemment le bambou.
À quelques pas, des femmes travaillent devant leurs métiers à tisser. Les mains qui ont traversé tant de saisons agricoles continuent de reproduire les motifs et les objets de la vie quotidienne: foulards piêu, vêtements traditionnels, paniers, sièges en rotin ou instruments de pêche.
À 73 ans, Quàng Van Quyêt, du village de Luông, sait que ces gestes pourraient disparaître s’ils ne sont pas transmis.
«Quand j’étais enfant, je regardais mon père travailler et j’ai appris avec lui. Il m’a montré comment fabriquer les paniers et les corbeilles, combien de lanières utiliser et comment les tresser. J’ai appris de mon père et de mon grand-père. Si ma génération ne préserve pas ces savoir-faire et ne les transmet pas aux jeunes, ils disparaîtront. Cela me préoccupe, car aujourd’hui les enfants vont à l’école et travaillent. Ils ont moins de temps pour apprendre ces métiers. Maintenant que je suis âgé, je veux transmettre ce que je sais à mes enfants et à mes petits-enfants. Ces savoir-faire font partie de la tradition des Thaï et de la vie quotidienne de notre communauté, liée à la montagne et à la forêt. Préserver un métier, c’est aussi préserver notre culture», nous confie-t-il.
À Muong Lum, la culture ne se présente donc pas comme un patrimoine figé. Elle se mange, se tisse, se tresse et se partage.
Une botte de légumes, une poule, un morceau de tissu deviennent les fragments d’une histoire plus vaste. Les concours de pilage du riz gluant ou de tu lu, un jeu traditionnel, prolongent cette mémoire par la fête.
L’identité culturelle et la beauté naturelle de Muong Lum, à Chiêng Hac. Photo: VOV au Nord-Ouest
Le marché est ainsi devenu un nouveau support pour faire vivre la culture locale, mais aussi pour lui donner une valeur économique.
C’est précisément l’un des objectifs affichés par les autorités de Chiêng Hac, dont Cao Xuân Dung est le président du comité populaire communal.
«Nous considérons la valorisation du patrimoine local comme une priorité. Notre objectif est d’aider les habitants à transformer leur culture et leur identité en valeur économique. Aussi avons-nous l’intention d’organiser des formations pour leur permettre de mieux comprendre ce qui fait leur singularité, mais aussi la manière dont cette singularité peut créer de la valeur et des revenus», explique-t-il.
Et c’est ainsi que Muong Lum devient peu à peu un lieu où se rencontrent mémoire et avenir. Un marché où l’on vient acheter, mais aussi regarder, écouter et découvrir. Et peut-être, en repartant, emporter avec soi le souvenir d’un coin des hautes terres qui entend désormais ne plus être oublié.