La docteure Vu Huyen Trang (deuxième à partir de la gauche) aux côtés d’artisanes bahnar. Photo : NVCC
La docteure Vu Huyen Trang (deuxième à partir de la gauche) aux côtés d’artisanes bahnar. Photo : NVCC

Préserver l’âme du brocart bahnar

Au cœur du rythme effréné de la vie moderne, les métiers à tisser de la commune de To Tung, dans les Hauts Plateaux du Centre du Vietnam, continuent de fonctionner discrètement.

Là, chaque fil ne sert pas seulement à créer un tissu : il tisse aussi la mémoire culturelle, les savoirs autochtones et l’identité de la communauté bahnar à travers les générations.

La mémoire culturelle dans chaque motif tissé

Le peuple bahnar constitue l’une des principales communautés autochtones des Hauts Plateaux du Centre, occupant cette région depuis longtemps et jouant un rôle important dans la formation de son identité culturelle. Selon les données locales, l’ancienne commune de Kong Long Khong compte aujourd’hui plus de 5 000 habitants, dont plus de 80 % appartiennent à des minorités ethniques ; les Bahnar représentent à eux seuls environ 67 % de la population.

Dans ce vaste espace culturel des Hauts Plateaux, où la vie communautaire reste intimement liée à la forêt et aux montagnes, l’art du tissage traditionnel bahnar de To Tung, anciennement Kong Long Khong, district de Kbang, apparaît comme un patrimoine vivant, fruit d’une longue histoire et des connaissances autochtones accumulées au fil du temps.

Bien plus qu’un simple artisanat, le tissage du brocart constitue pour les Bahnar un moyen de préserver la mémoire culturelle et de transmettre leur vision du monde ainsi que leur sens esthétique à travers chaque fil et chaque motif.

Dans la société traditionnelle, ce savoir-faire est étroitement lié aux femmes bahnar. Dès leur plus jeune âge, les filles observent les gestes des anciennes, découvrent le métier à tisser, apprennent à filer, à teindre et participent progressivement à la création des étoffes. Il ne s’agit pas seulement d’un apprentissage technique, mais d’un véritable parcours de transmission culturelle. Les connaissances liées à la nature, au choix des matériaux, au rythme des motifs ou à leur composition se transmettent naturellement par l’expérience et la pratique, sans livres ni enseignement formel.

Selon la docteure Vu Huyen Trang, responsable du département de design de mode à l’Université Nguyen Tat Thanh de Hô Chi Minh-Ville, le brocart bahnar constitue un véritable réservoir de savoirs autochtones accumulés au fil des générations, visibles dans ses motifs, ses couleurs et ses techniques de tissage spécifiques.

Les motifs ne relèvent pas d’une simple décoration : ils traduisent les relations entre l’être humain et son environnement. Les formes géométriques ou inspirées de la nature et de la vie quotidienne racontent chacune une histoire liée à la mémoire collective de la communauté. L’organisation symétrique des motifs, leur rythme visuel et leur structure témoignent d’une pensée esthétique rigoureuse façonnée et transmise de génération en génération.

La palette de couleurs reflète également les savoirs autochtones. Les Bahnar utilisent des matières naturelles pour teindre les fils et obtenir des teintes caractéristiques comme le rouge, le noir, le jaune ou le blanc. Chaque couleur porte une valeur esthétique, mais aussi des connaissances liées à l’environnement et à l’exploitation des ressources naturelles. La préservation des techniques de teinture naturelle illustre ainsi le lien étroit entre le tissage et l’espace de vie communautaire.

Le processus de fabrication du brocart bahnar repose sur un ensemble complexe d’étapes : culture du coton, préparation des matériaux, filage, teinture, montage du métier et tissage des motifs. Chacune exige habileté, patience et une longue expérience. Le tissage des motifs reste la phase la plus délicate, révélant à la fois le savoir-faire des artisanes et leur créativité dans le respect de la tradition.

L’ensemble de ce processus ne produit pas seulement des objets matériels : il constitue également une forme de transmission des savoirs non écrits. En l’absence de système formel de documentation, le tissage devient un vecteur essentiel de préservation des connaissances relatives à la nature, à la société et à la culture bahnar. Chaque geste et chaque motif sont le résultat d’un héritage transmis à travers les générations.

L’espace de tissage lui-même possède une signification particulière. Sous les maisons sur pilotis, autour des métiers à tisser familiers, les femmes bahnar travaillent tout en échangeant et transmettant leur savoir aux plus jeunes. Cet espace constitue un lieu vivant où les valeurs culturelles sont naturellement recréées et perpétuées dans la vie quotidienne. Grâce à ce lien intime avec la communauté, le tissage ne se limite pas à une activité économique, mais devient une composante essentielle de la vie spirituelle du peuple bahnar.

Les gardiennes du savoir-faire face à la modernité

Dans les villages bahnar de To Tung, le bruit des métiers à tisser se fait aujourd’hui plus rare. Les modes de vie changent et de nombreux métiers traditionnels reculent progressivement. Pourtant, dans certaines maisons, des femmes continuent patiemment de travailler devant leurs métiers, préservant ainsi les gestes anciens comme une manière de sauvegarder la mémoire communautaire.

L’artisane Dinh Thi Hien en fait partie. Elle a appris à tisser dès l’enfance, en observant sa mère travailler. Sans manuels ni école officielle, le métier s’est transmis par l’observation, la répétition et la patience quotidienne. Filage, teinture, montage du métier, tissage de fond ou motifs : toutes ces étapes nécessitent de longues années d’apprentissage avant d’être maîtrisées.

Comme beaucoup d’autres artisanes, Dinh Thi Hien considère le tissage non seulement comme une activité utilitaire, mais aussi comme une responsabilité envers la préservation du métier. Lors des séances de transmission organisées dans le village, elle enseigne avec l’artisane Dinh Thi Lam les techniques de base aux femmes et aux jeunes. Chaque étape, choix des fils, association des couleurs, création des motifs traditionnels, est expliquée avec minutie. Ces ateliers restent modestes, mais se poursuivent avec régularité et persévérance.

Ce qui inquiète le plus les artisanes n’est pas la difficulté du métier, mais le manque d’intérêt croissant des jeunes générations. Dans le monde moderne, où de nombreuses opportunités professionnelles s’ouvrent aux jeunes, consacrer du temps à un artisanat exigeant patience et persévérance devient de plus en plus difficile. Les vêtements industriels, pratiques et bon marché, remplacent progressivement le brocart dans la vie quotidienne.

Cette évolution modifie également l’espace de pratique du métier. Autrefois intimement lié à la vie familiale et communautaire, le tissage se pratique aujourd’hui sur des métiers parfois délaissés. Les savoirs autochtones transmis par l’expérience risquent alors de se rompre à mesure que les espaces de transmission disparaissent.

Il ne s’agit pas seulement d’un problème individuel, mais d’une réalité partagée par l’ensemble du tissage bahnar. Le nombre d’artisans diminue progressivement et la majorité d’entre eux sont âgés. Quant aux jeunes, bien qu’ils restent en contact avec le brocart, ils ne le considèrent plus toujours comme une composante essentielle de leur mode de vie.

Malgré ces difficultés, les efforts pour préserver le métier se poursuivent selon les propres méthodes de la communauté. Les femmes âgées continuent de tisser, de raconter et d’expliquer à leurs enfants et petits-enfants la signification des motifs et des couleurs.

L’essentiel réside dans l’engagement humain. Tant que des artisanes comme Dinh Thi Hien et Dinh Thi Lam persisteront à travailler devant leurs métiers, le brocart bahnar conservera une chance de survivre. Les fils tissés aujourd’hui ne produisent pas seulement des étoffes : ils préservent aussi la mémoire et l’identité culturelle face aux transformations de la société contemporaine.

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La famille de l’artisane Dinh Thi Hien. Photo : NVCC.

Préserver le métier pour préserver l’identité

Dans un contexte où la modernité transforme rapidement les structures culturelles des communautés ethniques minoritaires, la préservation du tissage bahnar à To Tung dépasse désormais le cadre d’un simple village artisanal. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur le développement culturel lié à l’identité nationale : les patrimoines ne doivent pas seulement être conservés, mais aussi trouver leur place dans la société contemporaine.

Ces dernières années, plusieurs grandes orientations nationales ont affirmé le rôle de la culture traditionnelle comme ressource de développement. Les métiers artisanaux tels que le tissage du brocart sont désormais considérés non seulement pour leur valeur culturelle, mais aussi pour leur potentiel économique, touristique et créatif.

Selon la docteure Vu Huyen Trang, l’enjeu essentiel n’est pas de figer le métier dans son état originel, mais de permettre au brocart de continuer à vivre dans la société actuelle. Cela exige une approche souple où préservation et valorisation avancent ensemble, reliant les savoirs traditionnels aux besoins contemporains.

Les observations sur le terrain montrent que le tissage bahnar dispose encore de bases solides pour perdurer. Le métier n’a pas totalement disparu et continue d’exister grâce au rôle des artisanes et des femmes âgées. Les activités culturelles, les festivals et l’attention croissante des autorités locales contribuent également à maintenir sa présence dans l’espace public.

Cependant, ces conditions ne suffisent pas à garantir sa survie à long terme. Les politiques de préservation restent dispersées et manquent encore de modèles associant étroitement culture et moyens de subsistance. Le tissage apparaît souvent lors des festivals ou démonstrations, tandis que les espaces de pratique quotidienne, où les savoirs se transmettent naturellement, se réduisent progressivement. L’absence de relève parmi les jeunes constitue ainsi un risque majeur pour la continuité du métier.

Une autre limite réside dans le manque de liens entre les différents secteurs concernés. Le tissage n’est pas encore pleinement intégré aux domaines de l’éducation, du tourisme ou du design, ce qui empêche une valorisation complète du brocart.

Si la préservation se limite aux techniques sans créer de valeur d’usage ou économique, le métier aura du mal à survivre durablement. C’est pourquoi l’avenir du brocart bahnar doit s’appuyer sur une approche globale articulée autour de trois piliers étroitement liés : la communauté, l’éducation et le marché.

La communauté locale doit avant tout rester l’acteur central de la préservation. Le tissage ne peut survivre que s’il demeure lié à la vie quotidienne, aux maisons, aux maisons communes traditionnelles et aux activités collectives. Soutenir les groupes de tissage et permettre aux artisanes de transmettre directement leur savoir dans les villages constitue la base essentielle de cette continuité culturelle.

L’éducation joue également un rôle clé dans la transmission. Intégrer le tissage aux activités scolaires, aux expériences pédagogiques ou aux programmes éducatifs locaux permettrait aux jeunes de mieux comprendre la valeur du patrimoine culturel. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre une technique, mais aussi de développer une conscience de l’identité culturelle.

Par ailleurs, l’intégration du brocart dans la vie moderne à travers le design et le marché ouvre de nouvelles perspectives. Des vêtements, accessoires ou objets décoratifs inspirés du brocart traditionnel pourraient rapprocher cet artisanat du grand public, à condition que le processus respecte les techniques et motifs originels afin d’éviter une commercialisation excessive dénaturant ses valeurs fondamentales.

Préserver le tissage bahnar ne signifie donc pas conserver une simple technique du passé, mais trouver les moyens de faire vivre ce patrimoine dans le présent. Tant que la communauté continuera de tisser, que les jeunes comprendront la valeur de cet héritage et que les produits resteront utilisés, le brocart ne sera pas seulement un souvenir, mais une composante vivante de la culture contemporaine.

La famille de l’artisane émérite Dinh Thi Hien représente un exemple particulièrement remarquable : les quatre sœurs participent toutes à la préservation de la culture bahnar. Membres essentielles de l’ensemble féminin de gongs, elles jouent également un rôle central dans le club de tissage du brocart et transmettent directement leur savoir aux femmes du village. Leur engagement contribue à raviver l’intérêt pour le tissage traditionnel et à renforcer son rayonnement au sein de la communauté.

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