Ancienne vice-présidente de l’Assemblée nationale, vice-présidente de commissions parlementaires et directrice de l’Institut de cardiologie de Hô Chi Minh-Ville, elle est surtout connue pour avoir dirigé l’hôpital de gynécologie Tu Du et introduit la fécondation in vitro (FIV) au Vietnam.
En regardant Hô Chi Minh-Ville aujourd’hui, elle se dit émue par le chemin parcouru par la ville et le pays, tout en pensant à ceux qui ont sacrifié leur vie pendant la guerre. Tant que des familles ignorent encore où se trouvent les dépouilles de leurs proches, estime-t-elle, quelque chose reste inachevé.
Quatre dans une chambre de garde
Après le 30 avril 1975, les premiers jours à l’hôpital Tu Du furent particulièrement difficiles. De nombreux médecins, inquiets, ne venaient plus travailler et certains cherchaient à quitter le Vietnam. L’hôpital manquait de personnel, mais les patients ne pouvaient attendre : les femmes continuaient d’accoucher, les urgences nécessitaient des opérations et les femmes pauvres, souvent privées de suivi prénatal, présentaient davantage de complications.
À l’époque, Nguyen Thi Ngoc Phuong avait trois jeunes enfants : l’aîné avait cinq ans, le deuxième quatre ans et le dernier un peu plus de deux mois et était encore allaité. « Je me suis demandé : si tout le monde part, qui s’occupera des patients qui ont besoin d’être opérés ou pris en urgence ? »
Elle emmena ses enfants à l’hôpital Tu Du, obtint quatre repas et assura des gardes 24 heures sur 24. Tous les quatre vécurent ainsi dans une chambre de garde pendant plus d’un mois.
Il fallait parfois économiser chaque centimètre de fil chirurgical. Le sang manquait aussi. Un jour, au cours d’une opération, constatant que la patiente perdait beaucoup de sang et sachant que son groupe sanguin était compatible, elle retira ses gants, descendit au laboratoire faire un don de sang et rapporta elle-même la poche encore chaude au bloc opératoire.
Mais elle se souvient surtout de ceux qui ont uni leurs efforts pour surmonter les pénuries : médecins, infirmiers, sages-femmes, agents hospitaliers, ouvriers, petits commerçants, femmes au foyer... Chacun, à sa manière, a contribué silencieusement à faire vivre la ville et à la faire avancer. Pour elle, la grandeur d’une ville ne se mesure donc pas seulement à ses gratte-ciel, mais aussi à ces gens ordinaires qui œuvrent dans l’ombre.
Deux fois, elle a refusé de partir
En 1974, son mari partit en France pour se perfectionner et entreprit les démarches afin de faire venir toute la famille. Les passeports étaient prêts; il ne restait plus qu’à partir.
Mais un cours à l’université changea sa décision. Alors qu’elle enseignait le décollement placentaire, elle plaisanta avec ses étudiants pour détendre l’atmosphère. Évoquant les endroits accidentés que les femmes enceintes devaient éviter, elle cita un vers populaire vietnamien. Un étudiant lui demanda alors s’il pouvait, dans ce cas, emprunter un pont en planches cloutées.
En regardant ces jeunes visages, elle réalisa soudain que ses étudiants ignoraient que leur enseignante s’apprêtait à partir. À la fin du cours, elle se rendit à vélo au service des passeports, rendit ses documents et déclara simplement : « C’est notre pays, c’est ici que nous devons rester. »
En 1979, l’occasion de partir en France se présenta de nouveau lorsque son mari revint au Vietnam pour faire venir toute la famille. Mais elle resta. Ne voulant pas le laisser vivre seul à l’étranger, les deux époux décidèrent d’un commun accord de divorcer. Elle envisageait de le faire revenir au pays lorsqu’elle serait âgée, mais il mourut en France en 2003.
Elle n’a jamais considéré son choix comme un simple sacrifice. « En France ou aux États-Unis, les médecins ne manquent pas. Mais ici, ces patients, envers lesquels j’ai une dette, ont vraiment besoin d’aide. » Dès ses études de médecine, elle avait compris que ses premiers patients étaient aussi ceux qui permettaient aux jeunes médecins d’apprendre et de se perfectionner. Pour elle, rester signifiait poursuivre cette dette de reconnaissance envers les patients et le pays.
« Il faut aider les gens à avoir des enfants »
Au milieu des années 1980, elle rencontrait de plus en plus de femmes incapables d’avoir des enfants. Une femme venue de Hai Duong à Hô Chi Minh-Ville avait subi l’ablation de ses deux trompes et ne pouvait plus concevoir naturellement. Nguyen Thi Ngoc Phuong chercha des documents, mais il n’existait pratiquement aucune information au Vietnam sur cette prise en charge.
En 1984, lors d’une mission en Thaïlande, elle profitait de chaque fin de journée pour se rendre à la bibliothèque et se documenter sur l’infertilité. Elle découvrit alors pour la première fois la FIV, déjà pratiquée avec succès au Royaume-Uni depuis 1978. Elle décida qu’il fallait parvenir au même résultat pour les Vietnamiens. Lors des visites de délégations étrangères à l’hôpital Tu Du, elle sollicitait du matériel pour mettre au point la FIV.
En 1994, après avoir participé à l’opération de séparation des siamois vietnamo-allemands, le ministère vietnamien de la Santé l’envoya en France pour préparer un doctorat. Elle y fut nommée professeure et enseigna. Elle économisait son salaire pour acheter les équipements un à un. Pendant son temps libre, elle se rendait dans des centres de FIV français, notait les différents appareils et les procédures, puis demandait à des entreprises appartenant à des Vietnamiens de les acheter et de les expédier progressivement au Service de la santé de Hô Chi Minh-Ville.
Lorsqu’elle rentra au Vietnam en 1995, le laboratoire était presque entièrement équipé. Le reliquat servit à envoyer plusieurs médecins de Tu Du en France pour se perfectionner.
Le principal obstacle n’était toutefois pas matériel. Elle dut convaincre la direction de l’hôpital, le comité du Parti, le Service de la santé et les autorités municipales. Elle s’appuyait sur l’expérience d’autres pays : permettre aux couples infertiles d’avoir un enfant grâce aux soins renforcerait la confiance dans la médecine et faciliterait l’acceptation des politiques de limitation des naissances.
Après des mois d’attente, le 19 août 1997, l’hôpital Tu Du fut autorisé à pratiquer la FIV. Trente-six couples furent sélectionnés pour le programme pilote. En cas d’échec, le projet risquait d’être abandonné en raison de son coût élevé. Pendant les deux semaines d’attente, elle mangeait et dormait à peine.
Finalement, onze femmes tombèrent enceintes et donnèrent naissance à leur enfant. Les trois premiers bébés virent le jour le 30 avril 1998. Fort de ce succès, la FIV fut progressivement étendue à l’ensemble du pays.
Dans sa thèse de fin d’études de médecine, elle avait écrit : « À ceux qui souffrent de la maladie, je promets d’être celle qui les réconfortera. » Pour elle, réconforter signifie aussi s’attaquer à la souffrance et aux difficultés des autres. « Alors, lorsque quelqu’un ne peut pas avoir d’enfant, il faut faire tout son possible pour l’aider à en avoir un. »
De l’amphithéâtre au bloc opératoire, puis à l’Assemblée nationale
Parallèlement à son activité médicale, elle fut vice-présidente de commissions parlementaires et vice-présidente de l’Assemblée nationale.
Durant ses années à l’Assemblée nationale, elle sillonna presque tout le pays, de Dat Mui (Ca Mau) aux régions reculées du Nord. Dans certains endroits, les chemins étaient si glissants qu’elle devait avancer à quatre pattes pour atteindre les dispensaires. Ces déplacements lui ont permis de comprendre que derrière les chiffres de l’économie, de la santé ou du développement se trouvait la vie concrète de chaque habitant, renforçant encore son attachement au pays et à ses habitants.
À 82 ans, Nguyen Thi Ngoc Phuong ne pense toujours pas à se reposer. « Tant que j’en aurai la force, je continuerai à travailler ! », affirme-t-elle.