L’ASEAN en quête d’un nouveau positionnement à l’ère de l’innovation

Autrefois hub de production dynamique, l’ASEAN se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins, face à un impératif de transformation profonde.

La conférence AFF 2026 sera consacrée à l'examen des tendances de développement de l'ASEAN dans un monde en constante évolution. Photo : P.V.
La conférence AFF 2026 sera consacrée à l'examen des tendances de développement de l'ASEAN dans un monde en constante évolution. Photo : P.V.

À l’ère de l’intelligence artificielle (IA), des données et de la transition verte, le défi ne réside plus seulement dans la croissance quantitative, mais dans la capacité à générer de nouvelles valeurs d'avenir.

Les moteurs traditionnels face à leurs limites

Au cœur des débats sur la géopolitique, la sécurité, la paix et l’avenir de la région lors du Forum sur l’avenir de l’ASEAN (AFF 2026) qui s'est tenu à Hanoï, une question fondamentale a été soulevée, sous des angles divers, par de nombreux dirigeants : comment l’ASEAN va-t-elle évoluer dans un monde en mutation d'une rapidité sans précédent ?

Les interventions des chefs de gouvernement des pays membres de l’ASEAN ont toutes mis en exergue les profonds bouleversements de l’environnement international — qu'il s'agisse de la compétition stratégique entre les grandes puissances, du risque de fragmentation économique, des ruptures des chaînes d’approvisionnement, ou de l’essor fulgurant des technologies numériques et de l’intelligence artificielle. Bien que les approches diffèrent, les messages convergent vers un constat unanime : l’ASEAN ne peut plus perpétuer sa croissance en s'appuyant sur ses moteurs traditionnels.

Lors de la session d’ouverture, le Premier ministre vietnamien Le Minh Hung a posé une problématique hautement stratégique pour l’avenir de la région. Selon le Chef du gouvernement, l’ASEAN ne doit pas seulement s'adapter aux tendances mondiales, mais aussi participer activement à leur modélisation ; elle ne doit plus être un simple centre de fabrication, mais s’affirmer comme un pôle d’innovation majeur. Ce message, au-delà de refléter les impératifs de développement de l’ASEAN dans cette nouvelle étape, esquisse un virage crucial dans la pensée stratégique de la région.

Après près de soixante ans d'existence, l’ASEAN s'est hissée au rang des régions les plus dynamiques du globe et constitue un maillon essentiel des chaînes d'approvisionnement mondiales. L’abondance de sa main-d'œuvre, ses coûts compétitifs et sa position géographique privilégiée ont permis à de nombreuses économies de la région d'attirer les investissements et de s'insérer profondément dans les réseaux de production internationaux. Toutefois, face aux turbulences géopolitiques, à la fragmentation de l’économie mondiale, à la déferlante des nouvelles technologies et à la transition verte, ce modèle de croissance traditionnel se heurte désormais à des défis inédits.

Le Premier ministre Le Minh Hung a souligné que le monde entrait dans une période où les règles fondamentales de l’économie, de la technologie et du pouvoir mondial étaient en train d'être réécrites. La technologie redéfinit la compétitivité. L’intelligence artificielle redéfinit la productivité. La donnée redéfinit le pouvoir. La transition verte redéfinit le modèle de développement.

Ces mutations profondes signifient que les avantages comparatifs reposant essentiellement sur une main-d'œuvre à bas coût et des capacités manufacturières traditionnelles ne suffisent plus à garantir une croissance pérenne.

Partageant cette vision, le Premier ministre thaïlandais Anutin Charnvirakul a estimé que l’ASEAN se trouvait dans un tournant historique, dans un monde de plus en plus fragmenté où la concurrence stratégique s'intensifie, les chaînes d’approvisionnement mondiales subissent de multiples perturbations et où la technologie progresse à un rythme effréné.

Alors que de nombreuses régions du monde traversent une période d'instabilité et de turbulences, l’ASEAN recèle le potentiel de s’imposer comme l’une des zones les plus stables de la planète et une destination de premier choix pour les flux d’investissements internationaux. Néanmoins, pour matérialiser ce potentiel, l’ASEAN doit capitaliser sur les « actifs stratégiques » qui ont fait le succès de l'Association depuis plus d’un demi-siècle.

Les messages portés par les dirigeants régionaux mettent en lumière une réalité incontournable : l’ancien modèle de croissance subit une pression de plus en plus forte sous l’effet de la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement, des révolutions technologiques et des exigences du développement durable.

Façonner un nouveau pôle d’innovation

Si, au cours de la période précédente, l’intégration poussée dans les réseaux de production mondiaux constituait le baromètre du succès de nombreuses économies de l’ASEAN, les ambitions fixées pour cette nouvelle ère se placent désormais à un niveau bien supérieur.

Selon le Premier ministre Le Minh Hung, l’ASEAN ne doit pas être uniquement le lieu où les technologies sont consommées, mais doit devenir le lieu où elles sont créées ; elle ne doit pas être seulement une zone de transit pour les chaînes d’approvisionnement, mais le creuset où les chaînes de valeur sont façonnées.

Ceci peut être considéré comme l’un des messages économiques les plus marquants délivrés lors de l'AFF 2026.

L'ASEAN à la conquête des sommets de la chaîne de valeur mondiale

Dans un contexte où la compétition mondiale se focalise de plus en plus sur la technologie, la donnée et l'innovation, le fait de se cantonner au rôle de simple site de production empêchera les économies de capter la part de valeur la plus importante au sein de la chaîne de valeur mondiale.

Pour atteindre cet objectif, le Premier ministre Le Minh Hung a estimé que l'ASEAN doit investir plus massivement dans les sciences et technologies, l'innovation, l'économie numérique et les ressources humaines de haute qualité. Cette démarche vise à façonner un écosystème technologique et numérique empreint de l'identité de l'ASEAN, tout en contribuant à l'élaboration des normes communes mondiales.

Ce message a également recueilli l'assentiment unanime des dirigeants de la région.

Dans son message adressé au Forum, le président philippin Ferdinand Marcos Jr. a exprimé que l'ASEAN entrait dans une nouvelle phase de transition économique. Celle-ci exige que les modèles de développement s'adaptent à la tendance de fragmentation géoéconomique, aux impacts technologiques, aux pressions climatiques ainsi qu'aux exigences d'une croissance plus inclusive, a-t-il déclaré.

Il a souligné que les turbulences mondiales actuelles ne relèvent plus de problématiques théoriques, mais impactent directement le quotidien des citoyens de l'ASEAN à travers le coût de l'énergie, les prix alimentaires, les risques commerciaux et les défis pesant sur la croissance. Cela exige de l'ASEAN non seulement de maintenir son rôle central, mais aussi d'anticiper et de s'adapter activement aux nouvelles tendances de l'économie mondiale.

Sous un autre angle, le Premier ministre laotien Sonexay Siphandone a également mis en exergue la nécessité pour l'ASEAN de renforcer sa résilience globale afin de s'adapter aux nouvelles orientations, tout particulièrement dans un contexte de développement fulgurant des technologies numériques et de l'intelligence artificielle.

Ces interventions démontrent que l'innovation n'est plus une option, mais devient une condition sine qua non pour que l'ASEAN maintienne sa compétitivité lors de sa prochaine étape de développement. Toutefois, la transition d'un hub de production vers un pôle d'innovation ne se résume pas à une simple question de technologie. C'est aussi une équation complexe englobant les infrastructures, la connectivité, les institutions et les ressources humaines.

Le Premier ministre laotien a estimé que l'ASEAN doit promouvoir une intégration et une connectivité globales, incluant les liaisons routières, fluviales, maritimes et aériennes, ainsi que le développement des réseaux énergétiques, de la logistique et des infrastructures connexes. Il a notamment évoqué des projets d'envergure tels que l'autoroute Vientiane - Hanoï ou la ligne ferroviaire Laos - Vietnam le long du corridor économique Est-Ouest, les qualifiant de moteurs essentiels pour stimuler le commerce, maintenir les chaînes d'approvisionnement et intensifier les échanges interrégionaux.

Au cours des six dernières décennies, l'ASEAN a prouvé que la diversité ne mène pas à la division, que l'intégration ne dilue pas l'identité et que la coopération peut générer une dynamique de développement pour l'ensemble de la région.

À l'aube de cette nouvelle ère de développement, le défi ne consiste plus simplement à conserver le statut de centre manufacturier mondial. L'objectif vers lequel tendent les dirigeants de l'ASEAN est de bâtir une communauté capable de créer de la technologie, de maîtriser l'innovation, de façonner les nouvelles chaînes de valeur et de contribuer à la définition des standards de développement mondiaux.

Si elle réussit ce virage stratégique, l'ASEAN continuera non seulement d'être l'un des moteurs de croissance les plus dynamiques du globe, mais aura également l'opportunité de s'imposer comme un nouveau pôle d'innovation de l'économie mondiale dans les décennies à venir.

« L'action collective génère toujours une force supérieure »

— Kao Kim Hourn, Secrétaire général de l'ASEAN

La concrétisation de la Vision de la Communauté de l'ASEAN 2045 se heurte à des défis majeurs, exigeant une solide capacité collective et une haute détermination politique de la part des États membres.

La résilience de l'ASEAN doit être bâtie sur un périmètre plus large, englobant les chaînes d'approvisionnement, la mobilité de la main-d'œuvre et les systèmes de protection sociale afin de préserver les moyens de subsistance des populations. Aujourd'hui, le plus grand défi ne réside pas dans la création de nouveaux mécanismes, mais dans la garantie d'une mise en œuvre effective des cadres de coopération existants. L'histoire de l'ASEAN démontre que l'action collective génère toujours une force bien supérieure aux efforts isolés, tout en réaffirmant que la capacité à transformer l'adversité en opportunité constitue l'un des traits fondamentaux de l'identité de l'ASEAN.

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