Bien plus qu’un simple objet destiné à rafraîchir, l’éventail de Chang Son s’est offert une nouvelle vie à travers les événements culturels, les espaces numériques et les activités immersives au sein du village artisanal. Du savoir-faire des artisans aux nouvelles approches entrepreneuriales, des ateliers de production aux classes de découverte culturelle, ce village centenaire illustre une remarquable capacité de renaissance et d’adaptation au monde contemporain.
Raconter l’histoire d’un métier traditionnel dans le langage de la jeunesse
En 2024, Nguyen Thanh Long est diplômé en gestion d’entreprise de l’Université nationale d’économie. Alors que nombre de ses camarades choisissent d’intégrer des entreprises à Hanoï (capitale vietnamienne), ce jeune homme décide de retourner dans son village natal de Chang Son, où sa famille perpétue depuis plusieurs générations l’art de fabriquer des éventails.
Issu d’une famille d’artisans et familiarisé dès son plus jeune âge avec le travail du bois, du papier et les activités de production, il possède une connaissance précoce des machines et de l’organisation d’un atelier. Fort de sa formation en économie, ce représentant de la génération Z voit dans l’éventail traditionnel non seulement un produit artisanal, mais aussi une véritable opportunité de marché.
Constatant que les modèles classiques évoluaient peu depuis de nombreuses années, il décide de se lancer dans ce qu’il qualifie lui-même de « test grandeur nature ».
Pourtant, malgré l’héritage familial, les débuts ne sont pas faciles. Durant la première année, l’atelier Tu Tam reçoit très peu de commandes. L’essentiel du temps est consacré à l’étude des procédés de fabrication, des matières premières, des équipements et à la mise au point d’une chaîne de production intégrée.
À ses côtés se trouve son père, l’artisan Nguyen Quang Hong. Ouvert à l’innovation, celui-ci joue à la fois le rôle de maître et de partenaire. Ensemble, ils parcourent le pays à la recherche de matériaux, expérimentent de nouvelles machines et améliorent les procédés de fabrication. Ils n’hésitent pas à acquérir des équipements initialement conçus pour les secteurs du textile, de l’impression ou de la transformation du bambou, qu’ils démontent et modifient eux-mêmes afin de les adapter à la fabrication d’éventails.
De ces essais naît progressivement une identité propre : l’alliance du savoir-faire traditionnel et d’une nouvelle logique de production.
Cette transformation ne concerne pas seulement les équipements, mais aussi l’organisation même de l’atelier. Aujourd’hui, celui-ci emploie entre dix et vingt personnes selon les périodes de l’année.
Environ 70 % des effectifs sont composés d’artisans expérimentés du village, souvent âgés de 50 à 60 ans et disposant de plus de vingt années d’expérience. Ils prennent en charge les étapes les plus délicates et assurent le contrôle de la qualité.
Le reste de l’équipe est constitué de jeunes collaborateurs, presque tous issus de la génération Z, qui travaillent dans les domaines du design, de la communication, de la gestion du site internet, de la production de contenus sur TikTok, des diffusions en direct et du traitement des commandes en ligne.
Nguyen Thanh Long qualifie ce modèle de production de formule « 50-50 » : moitié artisanat, moitié technologie.
Les étapes pouvant être standardisées bénéficient du soutien des machines, ce qui permet d’élargir les possibilités en matière de couleurs, de formes et de personnalisation. Les imprimantes numériques reproduisent pratiquement n’importe quel motif ou image. Après impression sur papier, les visuels sont transférés par thermocollage sur du tissu ou de la soie synthétique, offrant des couleurs plus vives et plus modernes que les éventails calligraphiés traditionnels.
Les machines de découpe laser interviennent également dans la fabrication des pièces de tissu et des lamelles de bambou, permettant de créer motifs de fleurs, motifs ondulés, perforations ou gravures décoratives. Des opérations réalisables à la main, certes, mais difficilement compatibles avec une production à grande échelle.
Certaines étapes demeurent toutefois irremplaçables. L’assemblage de l’éventail, consistant à fixer le tissu ou le papier sur les lamelles de bambou, reste l’apanage des artisans chevronnés. Cette phase détermine l’équilibre, la solidité et l’élégance de l’objet lorsqu’il s’ouvre ou se referme.
L’atelier continue également d’utiliser des techniques traditionnelles, notamment le traitement du bambou par immersion prolongée afin de le protéger contre les insectes et de garantir sa durabilité.
Grâce à cette combinaison entre savoir-faire humain et technologie, la productivité a fortement progressé. En période normale, l’atelier fabrique entre 500 et 1 000 éventails par jour. Durant les périodes de forte activité été, fêtes nationales ou festivals, la production peut atteindre près de 2 000 unités quotidiennes.
Les plateformes numériques ont également ouvert de nouvelles perspectives commerciales. Aujourd’hui, presque toutes les commandes proviennent de canaux en ligne tels que TikTok, Facebook ou le site internet de l’entreprise.
Mais ces réseaux servent aussi à raconter l’histoire du village artisanal dans un langage plus proche des jeunes générations. Cette stratégie a permis d’ouvrir de nouveaux marchés. L’éventail n’est plus seulement un objet utilitaire : il devient cadeau d’entreprise, accessoire événementiel, souvenir touristique ou produit dérivé pour les grands festivals musicaux.
De l’atelier d’artisanat à l’espace de découverte culturelle
Si Nguyen Thanh Long modernise l’éventail grâce à la technologie et au numérique, l’artisane Nguyen Thi Tuan a choisi une autre voie : ouvrir son atelier au public afin que visiteurs et élèves puissent découvrir les gestes du métier et l’histoire qui se cache derrière chaque éventail.
Née et élevée dans ce « village aux cent métiers », elle est familiarisée avec cet artisanat depuis l’enfance. Après avoir servi dans la Force des jeunes volontaires puis exercé comme enseignante en maternelle, elle revient pleinement au métier à l’âge de cinquante ans.
Refusant de voir disparaître un savoir-faire menacé par les produits importés et les évolutions des modes de consommation, elle choisit de miser sur l’éducation, les expériences immersives et la transmission de la mémoire culturelle.
Pour elle, l’éventail n’est plus seulement un objet destiné à rafraîchir : il peut devenir un véritable ambassadeur de la culture vietnamienne.
La maison-atelier, inspirée de l’architecture traditionnelle du Nord du Vietnam, a progressivement été transformée en espace d’exposition et de découverte. Des éventails en soie multicolores décorent désormais les murs et les entrées, créant une atmosphère chaleureuse qui attire de nombreux visiteurs.
Depuis le début de l’année, l’atelier a accueilli près d’un millier d’élèves ainsi que de nombreux visiteurs étrangers. Les participants découvrent l’histoire du métier, observent les différentes étapes de fabrication et échangent directement avec les artisans.
Les visiteurs apprennent notamment que le bambou est immergé dans la vase pendant huit à dix mois afin de gagner en résistance, ou encore que chaque extrémité d’éventail doit être soigneusement poncée à la main pour obtenir une finition parfaite.
Pour les groupes scolaires, l’atelier prépare des éventails semi-finis que les enfants peuvent personnaliser eux-mêmes. Chacun repart ainsi avec une création portant sa propre empreinte.
Au-delà de la vente de produits, cette démarche poursuit un objectif éducatif : permettre au public de comprendre la patience, la minutie et le savoir-faire nécessaires à la fabrication d’un éventail artisanal et de mesurer la valeur culturelle qu’il incarne.
Plusieurs chemins, un même objectif
Préserver un patrimoine ne signifie pas figer le passé. Pour un village artisanal, préserver consiste au contraire à permettre au métier de continuer à vivre et à trouver sa place dans la société contemporaine.
À Chang Son, cette évolution prend aujourd’hui différentes formes. Certains, comme Nguyen Thanh Long, misent sur les technologies numériques, le design contemporain et les réseaux sociaux pour conquérir de nouveaux marchés. D’autres, comme l’artisane Nguyen Thi Tuan, ouvrent leurs ateliers afin de transmettre leur savoir-faire et de sensibiliser les nouvelles générations.
Des approches différentes, mais un objectif commun : donner à l’éventail de Chang Son de nouvelles raisons d’exister.
Comme le résume Nguyen Thi Tuan :
« En tant qu’enfant du village de Chang Son, je me sens responsable de préserver cette flamme du métier. C’est une conviction toute simple. »
Un éventail artisanal replié n’est qu’un assemblage de fines lamelles de bambou. Mais lorsqu’il s’ouvre, il révèle des couleurs, des motifs, des histoires et l’empreinte du geste humain.
Aujourd’hui, Chang Son s’ouvre lui aussi, à l’image de ses éventails. Entre tradition, innovation, communication numérique et tourisme expérientiel, le village trace de nouvelles voies. Plus qu’un simple retour vers le passé, il s’agit d’une démarche collective visant à faire vivre ce patrimoine dans le monde d’aujourd’hui.