La transformation numérique offre aux populations des régions habitées par les minorités ethniques des possibilités inédites d’accéder au savoir, aux services publics, aux marchés et à de nouveaux moyens de subsistance.
Dans les Hauts Plateaux du Centre du Vietnam, elle soulève toutefois un paradoxe : l’accès aux technologies progresse, sans garantir pour autant leur maîtrise.
La fracture numérique ne saurait donc être réduite à une question d’infrastructures. Elle concerne aussi les compétences, les langues, les cultures et l’accès aux possibilités de développement.
Bien plus qu’une question d’accès à Internet
Dans le nouveau découpage administratif, les Hauts Plateaux du Centre couvrent les provinces de Quang Ngai, Gia Lai, Dak Lak et Lam Dong. La région abrite de nombreuses minorités, parmi lesquelles les E De, Gia Rai, Ba Na, Xo Dang, M’nong et Co Ho, chacune possédant ses propres langues, traditions et institutions communautaires. Cette diversité impose une approche de la transition numérique différente de celle appliquée dans les autres régions du pays.
Le Parti et l’État vietnamiens considèrent la transformation numérique comme un moteur majeur du développement. Le Programme national de transformation numérique à l’horizon 2025, avec une vision jusqu’en 2030, prévoit de développer l’administration, l’économie et la société numériques, tout en réduisant les disparités entre les territoires.
Le Programme national de développement socio-économique des régions montagneuses et des zones habitées par les minorités ethniques pour la période 2021-2030 accorde lui aussi une place croissante au numérique.
Dans les Hauts Plateaux du Centre, les autorités ont créé des équipes technologiques communautaires, organisé des formations à l’utilisation des smartphones et d’Internet, aidé les producteurs à commercialiser leurs produits agricoles en ligne et numérisé une partie de l’enseignement et des démarches administratives.
Ces avancées sont réelles, mais les infrastructures restent inégalement réparties. Les ménages issus des minorités ethniques de la région figurent encore parmi les moins bien équipés en téléphones, ordinateurs et connexions Internet du pays.
La fracture ne tient donc pas uniquement à la possession d’un appareil ou à l’existence d’une connexion. Elle se mesure surtout à la capacité d’utiliser les technologies pour apprendre, produire, vendre, accéder aux services publics et se protéger sur Internet.
Passer de l’utilisation à la maîtrise des technologies
Une partie de la population est désormais familiarisée avec les smartphones et les réseaux sociaux. Elle consulte l’actualité, vérifie les prix agricoles et échange des informations. Les outils numériques commencent aussi à ouvrir de nouveaux débouchés pour la production et la commercialisation des produits agricoles.
À Lam Dong, plus de 1 000 ménages ont été accompagnés pour proposer 177 références agricoles sur des plateformes de commerce électronique. Dak Lak et Gia Lai aident également les producteurs et les acteurs du programme OCOP, « À chaque commune son produit », à utiliser des plateformes comme PostMart et Voso.
Des progrès apparaissent aussi dans l’éducation. Durant l’année scolaire 2024-2025, Gia Lai a déployé le livret scolaire numérique dans 205 écoles primaires. Dak Lak prévoit d’étendre les dossiers scolaires électroniques, les systèmes de gestion, les bibliothèques numériques et les plateformes d’apprentissage en ligne à l’ensemble de ses établissements.
Ces initiatives restent cependant insuffisantes pour garantir à tous un niveau élémentaire de compétences numériques.
Une étude menée en 2025 auprès de jeunes issus des minorités ethniques a montré que ces compétences étaient étroitement liées à l’emploi, au développement durable et à la participation à la vie sociale. La situation économique, la motivation individuelle et l’environnement d’apprentissage exercent une influence directe.
Ce constat est particulièrement pertinent pour les Hauts Plateaux du Centre. Fournir des appareils et une connexion, sans créer un environnement permettant de les utiliser régulièrement, ne suffit pas à transformer la technologie en capacité de développement. L’objectif ne consiste pas simplement à apprendre à manipuler un téléphone, mais à savoir s’en servir pour améliorer concrètement ses conditions de vie.
Trois obstacles propres à la région
Le premier est linguistique. Pour une partie des minorités autochtones, la langue maternelle reste centrale dans la vie quotidienne. Or les services publics en ligne, les banques numériques et les plateformes commerciales utilisent principalement le vietnamien, souvent accompagné d’un vocabulaire administratif ou technique complexe.
La difficulté commence ainsi parfois avant même toute manipulation : il faut d’abord comprendre correctement les informations affichées à l’écran. Si la langue des services numériques n’est pas adaptée aux utilisateurs, leur généralisation risque de produire de bons chiffres sans déboucher sur de véritables compétences.
Le deuxième obstacle tient à l’écart entre l’espace numérique et l’organisation culturelle des communautés. Chez de nombreux peuples des Hauts Plateaux, la vie collective occupe une place fondamentale. Les connaissances, les règles coutumières, les pratiques agricoles et les valeurs culturelles se transmettent directement dans les villages, les maisons longues et les maisons communautaires.
Les technologies numériques favorisent au contraire une relation individuelle entre une personne et un écran. Une introduction trop individualisée des outils pourrait donc créer une nouvelle distance culturelle.
Le troisième obstacle est économique. Pour les ménages pauvres ou proches du seuil de pauvreté, le coût d’un appareil, d’un abonnement Internet et de l’entretien du matériel entre en concurrence avec des besoins essentiels : alimentation, engrais, frais de scolarité ou soins apportés à la famille.
La priorité ne peut donc se limiter à « généraliser Internet ». Il faut garantir un accès durable, associé à des bénéfices économiques et sociaux tangibles.
Les compétences numériques ne s’acquièrent pas en poursuivant des quotas
Dans certaines localités, les formations restent trop courtes et privilégient le nombre de participants. Leurs supports contiennent beaucoup de texte et de termes techniques, une approche peu adaptée à une partie des populations concernées.
Lorsque les participants ne disposent d’aucun environnement pour pratiquer après la formation, les connaissances acquises disparaissent rapidement.
Plus préoccupant encore, l’écart entre l’utilisation des outils et la sécurité numérique devient un angle mort. Une personne peut consulter les réseaux sociaux, mais éprouver des difficultés à s’identifier en ligne, protéger son compte, reconnaître une escroquerie, effectuer un paiement ou préserver ses données personnelles.
Les recherches montrent également que peu d’habitants des régions défavorisées sont capables d’effectuer seuls une démarche publique entièrement dématérialisée. L’apprentissage du numérique doit donc aller de pair avec celui de la sécurité en ligne.
Adapter les outils aux langues, aux communautés et aux moyens de subsistance
Réduire la fracture numérique dans les Hauts Plateaux suppose un changement d’approche. Les programmes généralistes doivent céder la place à des solutions personnalisées, ancrées dans les réalités locales et organisées à l’échelle communautaire.
Premièrement, les maisons culturelles, maisons communautaires et maisons longues pourraient devenir des points d’accès aux technologies. Des espaces numériques collectifs, dotés d’une connexion stable et d’équipements partagés, réduiraient les coûts pour les ménages tout en respectant le fonctionnement communautaire de la région.
Deuxièmement, les contenus pédagogiques doivent être adaptés. Les longues instructions relatives aux services publics, aux paiements, au commerce électronique ou à la prévention des escroqueries pourraient être remplacées par des vidéos courtes, des images et des infographies, avec une narration et des sous-titres dans les langues minoritaires concernées.
À plus long terme, des assistants numériques capables d’interagir dans les langues maternelles permettraient de réduire l’obstacle linguistique.
Troisièmement, les anciens, les chefs de village et les personnalités respectées pourraient devenir des relais numériques. Les technologies sont plus facilement acceptées lorsqu’elles sont présentées par des personnes bénéficiant de la confiance de la communauté.
Les jeunes pourraient parallèlement accompagner les personnes âgées de manière pratique et régulière, en leur montrant directement les gestes à effectuer, plutôt qu’à travers une formation ponctuelle.
Quatrièmement, les compétences doivent être directement liées aux moyens de subsistance. Les habitants n’ont pas besoin d’un apprentissage abstrait. Ils doivent pouvoir utiliser les technologies pour vendre du café, du poivre ou du durian, suivre la météo et les maladies des cultures, payer en toute sécurité, promouvoir les produits OCOP, accéder au commerce électronique ou développer le tourisme communautaire.
La technologie peut ainsi passer du statut d’outil de consommation à celui de source de revenus.
De premières expériences montrent le potentiel de cette approche. À Buon Tong Ju, dans la province de Dak Lak, des ventes en direct sur Internet consacrées aux textiles de brocart ont permis, selon nos observations, d’accroître le chiffre d’affaires de 40 % par rapport aux méthodes traditionnelles.
Ne laisser aucune communauté à l’écart
La réduction de la fracture numérique dans les Hauts Plateaux ne relève pas du seul secteur de l’information et de la communication. Elle touche directement la lutte contre la pauvreté, l’éducation, l’emploi, le développement agricole, la préservation culturelle et la protection sociale.
La Résolution no 57-NQ/TW, consacrée aux avancées dans les sciences, les technologies, l’innovation et la transformation numérique nationale, vise à créer de nouveaux moteurs de développement. Dans les régions habitées par les minorités ethniques, cette orientation doit être traduite en politiques adaptées à chaque communauté, à chaque territoire et à chaque groupe de population.
Les minorités ethniques ne doivent pas être considérées comme de simples bénéficiaires de la transformation numérique. Elles doivent en devenir les actrices.
La transition numérique créera une valeur réelle lorsqu’un habitant pourra accomplir seul une formalité administrative sur son téléphone ; lorsqu’un agriculteur vérifiera le prix de sa récolte avant de la vendre ; lorsqu’une femme fera connaître ses produits textiles à un marché plus large ; lorsqu’un jeune issu d’une minorité utilisera les technologies pour étudier ou chercher un emploi ; lorsqu’une personne âgée saura reconnaître un appel frauduleux ; et lorsque les langues et les cultures de ces communautés trouveront leur place dans l’espace numérique.
Les Hauts Plateaux n’ont pas besoin d’un modèle imposé de l’extérieur. Ils ont besoin d’un écosystème numérique adapté à leurs cultures, à leurs langues et à leurs moyens de subsistance.
La technologie pourra alors contribuer à préserver l’identité culturelle, à diversifier les revenus, à renforcer la capacité des populations à se protéger et à leur permettre d’aborder l’avenir numérique avec confiance.
Réduire la fracture numérique ne consiste donc pas seulement à apporter Internet dans les villages. Il s’agit de rapprocher les possibilités de développement de chaque habitant, afin qu’aucune communauté ne soit laissée de côté dans la transformation numérique du Vietnam.
Ro Dam Thi Bich Ngoc, docteure et chercheuse à l’Institut de sociologie et de psychologie de l’Académie vietnamienne des sciences sociales