De nombreux établissements de formation manquent de laboratoires, de licences pour les outils spécialisés de conception électronique et de financements permettant aux étudiants de réaliser des puces expérimentales.
L’enjeu n’est pas seulement d’ouvrir de nouvelles filières et d’augmenter les capacités d’accueil, mais aussi de créer les conditions permettant aux étudiants d’être opérationnels après leur diplôme.
Le fossé après les cours
Les semi-conducteurs constituent une infrastructure physique essentielle de l’économie numérique et sont étroitement liés à l’intelligence artificielle (IA) et aux mégadonnées. La Résolution n° 57-NQ/TW du Bureau politique définit les sciences, les technologies, l’innovation et la transformation numérique comme des moteurs majeurs. La formation des ressources humaines dans les semi-conducteurs est donc directement liée à la compétitivité et à la capacité de maîtriser les technologies. Les technologies des puces à semi-conducteurs figurent parmi les dix groupes de technologies stratégiques nationales définis par la Décision n° 21/2026/QĐ-TTg du Premier ministre. La Stratégie de développement de l’industrie vietnamienne des semi-conducteurs à l’horizon 2030, avec une vision à l’horizon 2050, fixe pour objectif de développer les ressources humaines en lien avec l’écosystème industriel. Les universités doivent ainsi accroître leurs capacités de formation tout en garantissant des compétences correspondant aux exigences de la chaîne de valeur mondiale.
Selon la professeure associée, docteure Le My Ha, cheffe du Département d’électricité et d’électronique de l’Université de technologie de Hô Chi Minh-Ville, les liens entre universités et entreprises ne sont pas encore suffisamment étroits. Les entreprises participent encore peu à l’élaboration des programmes, à l’organisation des stages, à l’encadrement des projets de fin d’études et à la commande de travaux de recherche. Les établissements de formation manquent également d’enseignants hautement qualifiés, tandis que les coûts des infrastructures et des logiciels spécialisés sont élevés. Les mécanismes financiers et de commande publique restent par ailleurs peu flexibles, alors que ce secteur nécessite des investissements ciblés et de long terme.
La difficulté tient également au caractère interdisciplinaire du secteur. Un ingénieur en semi-conducteurs doit maîtriser et intégrer des connaissances en électronique, en automatisation, en conception de circuits, en mesure et en tests. Le professeur associé, docteur Ngo Nhu Khoa, recteur de l’Université d’ingénierie industrielle de Thai Nguyen, estime que la technologie des puces est encore récente au Vietnam et que les enseignants ont peu d’occasions de se familiariser avec la production industrielle. Les étudiants disposent ainsi de connaissances dans différents domaines, mais manquent d’un environnement leur permettant de relier les différentes étapes pour former un processus complet. Le professeur associé, docteur Nguyen Tan Tran Minh Khang, recteur de l’Université des technologies de l’information relevant de l’Université nationale de Hô Chi Minh-Ville, souligne : « Il n’est pas encore possible de former des ressources humaines en conception de puces répondant de près aux exigences industrielles, car les coûts d’investissement et de fonctionnement des laboratoires de conception de puces, ainsi que ceux des licences des outils de conception électronique industriels (outils EDA) pour la formation et la recherche, sont élevés. Nous ne disposons pas non plus de financements pour soutenir les étudiants brillants et les étudiants de master capables de fabriquer des puces expérimentales. »
Le principal goulot d’étranglement ne réside pas dans le nombre d’étudiants ou les équipements, mais dans les conditions permettant aux étudiants de pratiquer l’ensemble du processus. S’ils n’étudient que certaines étapes séparément ou s’arrêtent à la simulation, ils auront du mal à appréhender l’ensemble des étapes, de la conception et de la vérification à la fabrication expérimentale et aux tests. Les programmes de formation auront également du mal à suivre les évolutions du secteur sans une participation régulière des entreprises. L’ouverture de nouvelles formations et l’augmentation des capacités d’accueil doivent donc aller de pair avec des investissements dans les infrastructures pratiques et le renforcement des capacités pédagogiques.
Mutualiser les infrastructures et passer à une commande fondée sur les résultats
La formation des ressources humaines dans les semi-conducteurs doit avant tout être liée au choix des positions adaptées dans la chaîne de valeur. Selon le professeur associé, docteur Nguyen Van Quynh, chef du Département des sciences des matériaux avancés et des nanotechnologies de l’Université des sciences et technologies de Hanoï, le Vietnam devrait privilégier ses atouts dans les mathématiques, les technologies de l’information, l’électronique et l’ingénierie, notamment dans la conception de circuits intégrés, les tests, le conditionnement, les logiciels spécialisés et les puces destinées à l’IA, à l’Internet des objets et aux télécommunications.
Ces domaines offrent des possibilités de participation plus rapide à la chaîne de valeur mondiale. La définition claire des étapes prioritaires permettra à chaque établissement de choisir les programmes, les équipes et les infrastructures adaptés, au lieu d’ouvrir tous des formations similaires. À long terme, le Vietnam devra développer progressivement ses capacités de recherche sur les matériaux, les technologies de fabrication et les puces spécialisées, sur la base d’une coopération entre l’État, les universités, les instituts de recherche et les entreprises.
La professeure associée, docteure Le My Ha estime que les programmes doivent être rapidement actualisés, se rapprocher des normes internationales et répondre aux besoins des entreprises. La formation interdisciplinaire doit mettre en relation les enseignements d’électronique, de technologies de l’information, d’automatisation et de matériaux. Les équipes d’enseignants devraient élaborer ensemble des séries de projets permettant aux étudiants de comprendre les liens entre les différentes étapes, de savoir choisir les outils et de vérifier les résultats de conception. Les universités peuvent inviter des ingénieurs, des entreprises, des experts internationaux et des Vietnamiens vivant à l’étranger à participer à l’enseignement et à l’encadrement des projets. Le rôle des entreprises doit être défini à travers des missions concrètes, plutôt que par des accords limités à des principes généraux. Les entreprises fournissent des problématiques, des données et des environnements de stage, tandis que les établissements garantissent les bases scientifiques et les méthodes de formation. Les deux parties suivent ensemble les résultats, apportent leurs retours et ajustent les standards de formation.
L’importance des investissements nécessaires impose de réorganiser les infrastructures de formation. Plutôt que de construire des systèmes autonomes dans chaque établissement, il serait possible de mettre en place des réseaux de laboratoires mutualisés par région ou par étape du processus, assortis de mécanismes de partage des outils EDA, des équipements et des experts. Cette approche permettrait de concentrer les ressources, d’accroître le taux d’utilisation des infrastructures et d’élargir les possibilités de pratique pour les étudiants de plusieurs établissements. Les mécanismes de commande en matière de formation devraient passer d’une logique fondée sur le nombre d’étudiants recrutés à une logique fondée sur les compétences acquises à la sortie. Les financements pourraient être liés au nombre d’unités d’enseignement co-conçues avec les entreprises, au nombre d’étudiants ayant réalisé des projets répondant aux exigences industrielles, ainsi qu’au nombre de conceptions ayant fait l’objet d’une fabrication expérimentale, de tests ou d’un développement en produit. Cela constituerait une base pour une allocation ciblée des ressources et permettrait d’éviter les investissements dispersés.
L’objectif de former environ 50 000 professionnels dans le secteur des semi-conducteurs, de niveau universitaire ou supérieur, d’ici 2030 pose d’importantes exigences en matière de quantité et de qualité. L’essentiel est que les diplômés puissent participer aux processus industriels et créer des produits. Il est donc nécessaire de déployer simultanément les investissements dans les laboratoires, les outils de conception, le soutien à la fabrication de puces expérimentales et l’adaptation de la formation aux besoins des entreprises.