À Lung Troi, une enseignante accompagne son élève bien au-delà de la salle de classe

Chaque matin, sur une route montagneuse jalonnée de virages en épingle, l’enseignante Phan Thi Le et la jeune N.T.H. prennent ensemble le chemin de l’école. Le crissement des graviers sous les roues laisse parfois place au bruit sourd de la boue glissante. 

Chaque matin, sur une route montagneuse jalonnée de virages en épingle, l’enseignante Phan Thi Le et la jeune N.T.H. prennent ensemble le chemin de l’école. Le crissement des graviers sous les roues laisse parfois place au bruit sourd de la boue glissante. Peu à peu, la forêt et les ruisseaux disparaissent derrière elles, tandis que l’école primaire Truong Luong se dessine au loin.

Le trajet quotidien de Phan Thi Le et de son élève N.T.H. Photo : Linh Phan
Le trajet quotidien de Phan Thi Le et de son élève N.T.H. Photo : Linh Phan

« Je voudrais retrouver ma vie d’avant »

Le souhait de N.T.H. semble se perdre dans l’immensité des montagnes. Pour cette jeune fille de l’ethnie Tay, aujourd’hui en classe de CM1, l’année 2023 reste associée à de douloureux souvenirs.

« La veille au soir, je jouais et discutais encore avec mon père comme d’habitude. Le lendemain matin, alors que mes grands-parents paternels m’avaient emmenée chez mon oncle pour un anniversaire, ma mère a soudain appelé pour demander à tout le monde de rentrer. Mon père venait de mourir brutalement. Il n’avait qu’une trentaine d’années », raconte-t-elle avant de s’interrompre.

Quelques jours seulement après les funérailles de celui qui était le principal soutien de la famille, sa mère est partie en emmenant sa petite sœur. Plusieurs années ont passé sans que les familles maternelle et paternelle sachent où elles se trouvent. La mère n’a jamais repris contact et les deux sœurs ne se sont pas revues.

Les quelques objets que la famille de N.T.H. a pu sauver des inondations sont conservés au premier étage de sa maison fragilisée. Parmi eux figure le portrait funéraire de son père. Photo : Linh Phan
Les quelques objets que la famille de N.T.H. a pu sauver des inondations sont conservés au premier étage de sa maison fragilisée. Parmi eux figure le portrait funéraire de son père. Photo : Linh Phan

Après la mort de son père et le départ de sa mère, H. grandit entourée de l’affection de ses grands-parents paternels. Ceux-ci se relaient chaque jour pour l’accompagner à l’école.

Les cheveux de plus en plus blancs de son grand-père et le dos progressivement courbé de sa grand-mère ont contraint l’enfant à mûrir plus vite que les autres. Elle sait désormais préparer des repas simples pour les aider. Son plat préféré reste toutefois les travers de porc aigres-doux cuisinés par sa grand-mère. Quant à ses plus beaux souvenirs de repas, ils remontent à l’époque où toute la famille était encore réunie.

En 2025, une importante crue a frappé la commune de Minh Tam, dans la province de Cao Bang. De nombreuses maisons situées près d’une centrale hydroélectrique privée ont été submergées jusqu’au toit.

H. et ses grands-parents ont pu conserver un abri grâce à son père, qui avait construit de son vivant une petite maison en briques de deux étages au bord de la rivière.

En raison de difficultés liées au relogement, ils sont désormais les trois derniers habitants à vivre dans cette zone exposée à un risque permanent de glissement de terrain. Toute la vie familiale se concentre au premier étage, dans une pièce d’à peine 20 m².

Les biens installés au rez-de-chaussée ont été gravement endommagés. Seul subsiste un fourneau à bois dans un coin de la maison, où H. et sa grand-mère préparent chaque jour leurs repas modestes.

Élève de l’école primaire Truong Luong, H. aime particulièrement les mathématiques et les arts plastiques. L’année dernière, elle a obtenu un excellent résultat à un concours communal de mathématiques.

Pour elle, aller à l’école ne signifie pas seulement acquérir des connaissances ou retrouver ses camarades. C’est aussi le seul chemin lui permettant de nourrir son rêve : poursuivre ses études et être un jour en mesure de prendre soin de ses grands-parents.

N.T.H. aide sa grand-mère à préparer le repas après l’école. Ce coin de la maison n’était pas destiné à servir de cuisine. Il a été aménagé après que les crues ont emporté les biens du rez-de-chaussée. Avec le temps, la fumée du foyer improvisé a noirci les murs. Photo : Linh Phan
N.T.H. aide sa grand-mère à préparer le repas après l’école. Ce coin de la maison n’était pas destiné à servir de cuisine. Il a été aménagé après que les crues ont emporté les biens du rez-de-chaussée. Avec le temps, la fumée du foyer improvisé a noirci les murs. Photo : Linh Phan

Une relation qui dépasse l’enseignement

Informés de la situation de cette élève studieuse, les enseignants de la petite école adossée à la montagne lui accordent une attention particulière. Au fil des épreuves, Phan Thi Le, son enseignante d’arts plastiques, est devenue pour elle une proche.

« Minh Tam est l’une des communes montagneuses défavorisées de la province. Tous les élèves appartiennent à des minorités ethniques. Beaucoup vivent dans des familles pauvres et leurs parents partent travailler loin de chez eux, avec peu de temps à consacrer à leur scolarité. Lors des fortes pluies et des crues, les glissements de terrain coupent fréquemment les routes et empêchent enseignants et élèves de rejoindre l’école », explique Phan Thi Le, née en 1972.

L’enseignante ne cache pas son émotion lorsqu’elle parle de H. Malgré des conditions matérielles difficiles, l’enfant participe avec enthousiasme à chaque cours d’arts plastiques. En dehors des heures de classe, toutes deux cherchent des feuilles, des cailloux, de l’argile et d’autres matériaux disponibles dans la nature afin de fabriquer des supports pédagogiques.

Issue elle aussi de l’ethnie Tay, Phan Thi Le connaît les habitudes et les conditions de vie de la famille de H. Elle consacre régulièrement une partie de son temps personnel à aider H. dans ses apprentissages et se rend auprès de ses grands-parents pour les encourager.

Lorsqu’elle voit l’enfant rentrer seule, elle la raccompagne parfois après les cours, alors même que leurs domiciles se trouvent dans des directions opposées.

L’enseignante et son élève travaillent sur un exercice d’arts plastiques dans la petite pièce à l’étage de la maison familiale. Cette matière compte parmi les préférées de la jeune fille. Photo : Linh Phan
L’enseignante et son élève travaillent sur un exercice d’arts plastiques dans la petite pièce à l’étage de la maison familiale. Cette matière compte parmi les préférées de la jeune fille. Photo : Linh Phan

Grâce à l’engagement de cette enseignante de montagne, H. et plusieurs autres enfants en difficulté n’ont pas abandonné leur scolarité. Ils manifestent au contraire un intérêt croissant pour différentes matières.

Certains ont remporté des prix dans des concours de dessin provinciaux et nationaux. Un élève défavorisé de l’établissement a notamment obtenu le troisième prix du concours « Le monde aux mille couleurs », organisé par le Fonds vietnamien pour l’enfance en collaboration avec le ministère de l’Éducation et de la Formation.

Son dessin représentait son rêve de remplacer la maison familiale aux murs de bambou par une habitation solide et colorée.

« Le plus beau résultat est de voir les enfants gagner en confiance »

À Lung Pha, autrefois surnommé Lung Troi, littéralement le « vallon du ciel », Phan Thi Le et ses collègues utilisent désormais des supports numériques interactifs pour aider les élèves issus des minorités ethniques à surmonter leur timidité et à participer davantage en classe.

L’enseignante commence également à expérimenter l’intelligence artificielle comme outil de réflexion pour organiser des activités et concevoir des questions ou des exercices adaptés aux différents niveaux des élèves.

Avant toute utilisation en classe, elle vérifie systématiquement les suggestions produites par l’IA au regard du programme national d’arts plastiques, des compétences attendues et des caractéristiques psychologiques des enfants.

Le chemin emprunté par Phan Thi Le et les habitants de la région reste particulièrement difficile. Photo : Linh Phan
Le chemin emprunté par Phan Thi Le et les habitants de la région reste particulièrement difficile. Photo : Linh Phan

Au cours de l’année scolaire 2025-2026, tous les élèves de l’établissement sont passés dans la classe supérieure et l’ensemble des élèves de dernière année ont achevé le cycle primaire.

Pour Phan Thi Le, le résultat le plus précieux reste cependant de voir les enfants devenir plus confiants et plus heureux de venir à l’école.

« Enseigner dans les régions reculées n’a jamais été facile. Mais les sourires des élèves et les progrès qu’ils accomplissent chaque jour nous donnent l’énergie nécessaire pour poursuivre notre engagement », confie-t-elle.

L’enseignante souhaite que l’établissement reçoive davantage de moyens pour améliorer ses infrastructures, acquérir des équipements pédagogiques numériques et disposer d’une connexion internet stable.

« Les enfants auraient ainsi de meilleures conditions d’apprentissage et pourraient réduire l’écart qui les sépare de leurs camarades d’autres régions. Je crois qu’avec le principe selon lequel tout doit être fait pour les élèves, des changements patients, même modestes, peuvent contribuer à transformer profondément l’éducation dans les zones montagneuses », ajoute-t-elle.

Phan Thi Le figure parmi les 34 enseignants qui seront honorés à Hanoï fin novembre 2026 dans le cadre du programme « Aux côtés des enseignants », organisé par l’Union de la jeunesse du Vietnam, en coordination avec le ministère de l’Éducation et de la Formation et le groupe Thien Long.

Lancé en 2015, ce programme avait initialement distingué 64 enseignants affectés dans des écoles isolées de districts défavorisés. En onze ans, il a rendu hommage à 656 enseignants exemplaires et organisé 34 missions de soutien à travers le pays.

Back to top