La décision du Vietnam de généraliser la gratuité scolaire, de l'école maternelle au lycée, dès la rentrée 2025-2026, dépasse le cadre d’une simple politique de protection sociale. Il s'agit d'une orientation fondamentale pour le développement à long terme du capital humain.
Lors d'un entretien accordé à l'Agence de Presse et de Radio-Télévision de Hanoï, le Dr Oliver Massmann, avocat, a qualifié cette initiative de « politique progressiste dotée d'une vision stratégique ». Selon lui, elle marque un tournant décisif dans le processus de développement du Vietnam, réaffirmant que l'éducation n'est pas un service marchand, mais un droit inaliénable pour chaque citoyen.
Journaliste : Comment évaluez-vous la décision d'instaurer la gratuité scolaire à l'échelle nationale, de la maternelle au secondaire, à partir de l'année scolaire 2025-2026 ?
Dr Oliver Massmann : Cette décision est une avancée sociale majeure portée par une vision à long terme. C’est un jalon historique qui confirme que l’éducation n’est pas une marchandise, mais un droit fondamental. Cette mesure va considérablement réduire la pression financière sur les foyers, en particulier pour les familles à revenus faibles et moyens, garantissant ainsi que la situation économique ne soit plus un obstacle à l'apprentissage des enfants. C’est un investissement direct dans l'atout le plus précieux du Vietnam : son peuple.
Journaliste : Selon vous, quels impacts cette politique pourrait-elle avoir sur l'équité sociale et le développement des ressources humaines au Vietnam ?
Dr Oliver Massmann : En supprimant les frais de scolarité, le Vietnam réduit activement le fossé d'accès à l'éducation entre les différentes régions et strates socio-économiques. Cela contribuera à bâtir une société plus juste, où le potentiel de chaque enfant sera déterminé par ses capacités et ses efforts, plutôt que par le niveau de revenus de ses parents.
En ce qui concerne le capital humain, un meilleur accès à l'instruction se traduit mécaniquement par une hausse de la productivité nationale. Cette politique favorisera l'augmentation des taux de scolarisation et de diplomation, notamment dans les zones rurales et reculées, générant ainsi une main-d'œuvre qualifiée plus abondante. C’est un enjeu crucial alors que le Vietnam ambitionne de passer d’une économie de la manufacture à une économie de la connaissance.
Journaliste : Considérez-vous cela comme une étape concrète vers la réalisation des engagements du Vietnam envers la Convention relative aux droits de l'enfant de l'ONU ?
Dr Oliver Massmann : Absolument. Cette politique est une application concrète et puissante des engagements du Vietnam au titre de la Convention relative aux droits de l'enfant (CDE). Le Vietnam a été le premier pays d'Asie et le deuxième au monde à ratifier cette convention. En étendant la gratuité au-delà du primaire pour inclure le préscolaire et le secondaire, le pays fait preuve d'un engagement de haut niveau, tant sur la forme que sur le fond.
Journaliste : Comment cette exonération peut-elle transformer la vie des enfants vulnérables, en particulier les filles et les minorités ethniques des zones reculées ?
Dr Oliver Massmann : Cette politique peut représenter un véritable tournant pour les groupes vulnérables. Pour les jeunes filles des zones reculées et les enfants issus de minorités ethniques, la gratuité scolaire brise le cercle vicieux de la pauvreté et des inégalités en facilitant leur accès à l'école sans contrainte financière pour les familles. Cela permettra d'améliorer les taux d'inscription, de maintenir l'assiduité et de relever les résultats académiques, garantissant que ces populations ne soient pas laissées pour compte dans l'essor national. Auparavant, dans certaines localités, l'éducation des filles n'était pas toujours valorisée à sa juste mesure ; je suis convaincu que cette réalité va désormais évoluer.
Journaliste : Comment l’exonération des frais de scolarité peut-elle répondre aux défis démographiques tels que le vieillissement, les migrations et le déséquilibre des genres ?
Dr Oliver Massmann : Cette politique est en mesure d'accompagner le Vietnam dans la gestion de ses enjeux démographiques sous plusieurs angles :
Sur le vieillissement de la population : La gratuité scolaire renforce les capacités de la génération montante en élevant son niveau d’instruction et de compétences. Elle prépare les jeunes à soutenir une société vieillissante en accroissant la productivité et l'innovation, leviers indispensables pour garantir les ressources nécessaires à la protection sociale et aux soins de santé.
Sur les migrations : L'éducation gratuite peut atténuer la pression de l’exode rural vers les centres urbains. Lorsqu’un enseignement de qualité est garanti à un coût abordable dans les zones rurales et reculées, les familles sont moins enclines à migrer vers les villes pour scolariser leurs enfants. Cela contribue à la stabilité des communautés locales et à un développement territorial équilibré.
Sur le déséquilibre des genres : Garantir l’accès à l’éducation pour tous favorise indirectement l’égalité des sexes. Dans les foyers aux ressources limitées, les parents doivent parfois arbitrer entre la scolarisation d’un fils ou d’une fille. L’exonération des frais de scolarité lève ce dilemme, encourageant ainsi l'investissement dans l'éducation des filles, ce qui participe à bâtir une société plus équilibrée et plus émancipée sur le long terme.
Journaliste : De quels modèles ou leçons internationales le Vietnam peut-il s'inspirer pour optimiser l'application de cette politique ?
Dr Oliver Massmann : Les exemples de pays comme la Finlande ou la Norvège, où le modèle de gratuité totale fonctionne avec succès, démontrent qu'une base budgétaire publique solide est la condition sine qua non du maintien de la qualité. L'enjeu ne réside pas seulement dans la suppression des frais, mais dans l'allocation de ressources suffisantes pour le corps enseignant, les infrastructures et le matériel pédagogique. Le Vietnam doit donc concevoir sa politique de manière à préserver, voire rehausser, les standards éducatifs afin que la gratuité ne se fasse pas au détriment de la qualité.
Par ailleurs, les programmes « Promise » aux États-Unis offrent une approche ciblée pour soutenir les frais annexes tels que les manuels, le transport et les fournitures scolaires. En pratique, même sans frais de scolarité, ces coûts peuvent rester prohibitifs pour de nombreuses familles. La mise en place de mécanismes de subvention adaptés aux groupes vulnérables permettrait à cette politique d'avoir une portée plus concrète et inclusive.
Selon l'avocat Oliver Massmann, dans une perspective globale, la gratuité scolaire nationale n'est pas qu'une mesure d'aide financière immédiate ; c’est un choix de développement à long terme qui place l’humain et le droit à l’éducation au cœur de l’action publique.
*Le Dr Oliver Massmann, avocat, est un expert étranger de renom au Vietnam. Il a conseillé le gouvernement sur les dossiers relatifs à l'OMC et fut le premier étranger à s'exprimer devant l'Assemblée nationale du Vietnam en langue vietnamienne.