Les produits artisanaux ont progressivement remplacé les œuvres traditionnelles. Si le métier continue de prospérer, cette évolution invite néanmoins à s'interroger sur la place qu'occupent désormais les tableaux en laque au sein du village.
Là où la laque fait partie du quotidien
Blotti au bord de la rivière Nhue, le village artisanal de Boi Khe, dans la commune de Chuyen My, ville de Hanoï, conserve le charme paisible et authentique des campagnes du nord du Vietnam.
Derrière les ruelles étroites et les maisons traditionnelles règne une activité incessante : celle d'un métier transmis de génération en génération.
En parcourant les rues du village, il est facile d'apercevoir les artisans concentrés sur la finition de leurs créations en laque.
Vases, cadres de miroir, plateaux décoratifs ou objets d'art destinés à l'exportation : chaque étape de fabrication est réalisée au sein des ateliers familiaux.
Les bruits du ponçage et du polissage se mêlent au calme de la campagne, composant un paysage sonore propre au village.
Pratiquée depuis plusieurs générations, la laque constitue depuis longtemps le principal moyen de subsistance de nombreuses familles.
Toutefois, avec l'évolution de l'économie et des attentes du marché, la production artisanale s'est progressivement adaptée aux nouvelles réalités.
Selon Vu Van Sac, âgé de 70 ans et fort de plus de quarante années d'expérience : « Autrefois, le village fabriquait essentiellement des objets de culte en laque.
Avec l'ouverture économique, presque toutes les familles se sont orientées vers la fabrication de produits destinés à l'exportation, comme c'est encore le cas aujourd'hui. »
Autrefois consacrée aux objets liés aux traditions et aux pratiques cultuelles, la laque de Boi Khe s'est aujourd'hui diversifiée vers des créations artisanales à vocation décorative et utilitaire.
Vases, cadres de miroir ou mobilier en laque sont désormais commercialisés non seulement au Vietnam, mais également dans de nombreux pays à travers le monde.
Cette capacité d'adaptation a permis au métier de perdurer tout en assurant des revenus stables à de nombreuses familles.
L'âge d'or des tableaux en laque de Boi Khe
Bien avant de se spécialiser dans les objets décoratifs et les articles destinés à l'exportation, Boi Khe était reconnu comme l'un des villages emblématiques de la peinture en laque vietnamienne.
Au fil des générations, les artisans y ont préservé les techniques traditionnelles de peinture, de laquage et de polissage, un savoir-faire exigeant une grande précision, une patience remarquable et une parfaite maîtrise du métier.
Selon les artisans du village, avant la période du Renouveau, les tableaux en laque constituaient la principale production de Boi Khe.
Chaque œuvre était entièrement réalisée à la main, nécessitant de nombreuses couches de laque, plusieurs étapes de traitement et parfois plusieurs mois de travail.
L'un des rares artisans qui perpétuent encore cette tradition, Dinh Van Hung, explique : « À l'époque de l'économie planifiée, les coopératives produisaient des articles traditionnels en laque. Toutes les œuvres étaient entièrement peintes et polies à la main. »
Chaque tableau est le fruit d'un long travail artisanal. Les couches successives de laque, les incrustations de coquilles d'œufs, d'or, d'argent ou de nacre, ainsi que le polissage manuel confèrent à chaque œuvre sa profondeur, son éclat et son caractère unique.
Certaines créations demandaient plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant d'être achevées. C'est grâce à ces œuvres que la laque de Boi Khe s'est forgé une solide réputation pendant plusieurs décennies.
Cependant, avec l'évolution du marché et des habitudes de consommation, les valeurs qui faisaient autrefois la renommée du village sont progressivement passées au second plan.
Selon Dinh Van Hung, alors que les tableaux en laque étaient autrefois omniprésents, seuls quelques artisans continuent aujourd'hui à pratiquer cet art traditionnel.
Les objets d'artisanat décoratif dominent désormais la production, car ils sont plus rapides à fabriquer, plus faciles à commercialiser et répondent davantage aux attentes du marché.
Au-delà de cette évolution, la rentabilité joue un rôle déterminant. Les articles d'artisanat offrent un meilleur rendement économique, tandis que les tableaux en laque exigent un investissement important, un processus de fabrication complexe et un temps de réalisation beaucoup plus long.
Bien qu'il éprouve une certaine nostalgie face à cette transformation, Dinh Van Hung ne s'oppose pas aux choix de la jeune génération d'artisans.
Il reconnaît que les produits artisanaux contemporains permettent à de nombreuses familles de préserver leur activité, d'élargir leurs débouchés et de mieux faire face aux évolutions de l'économie.
Dans un contexte où le marché dicte de plus en plus les orientations de la production, les œuvres nécessitant un long travail, un savoir-faire exceptionnel et une grande valeur artistique, comme les tableaux en laque, ne constituent plus le choix de la majorité.
Cette évolution semble aujourd'hui inévitable. Un objet d'artisanat peut être réalisé rapidement, répondre à des commandes régulières et assurer des revenus plus stables.
À l'inverse, un tableau traditionnel en laque demande souvent plusieurs semaines, voire plusieurs mois de travail, sans garantie de trouver un acquéreur.
Entre la préservation du patrimoine artisanal et les impératifs économiques, de nombreux habitants ont choisi de s'adapter aux exigences du marché.
Préserver le métier et son âme
La transformation de Boi Khe se reflète aujourd'hui dans les objets qui sortent chaque jour des ateliers.
Un choix que Dinh Van Hung résume simplement : « Les jeunes artisans se tournent désormais vers des produits plus simples, plus rapides à fabriquer et plus rentables. »
L'histoire de Boi Khe n'est donc ni celle d'une opposition entre l'ancien et le nouveau, ni celle d'un débat entre deux modèles de développement.
D'un côté, cette nouvelle orientation permet à l'artisanat local de perdurer en s'adaptant aux exigences du marché.
De l'autre, quelques artisans continuent de préserver les techniques et les valeurs qui ont façonné l'identité du village au fil des générations.