Pour garantir une IA éthique et sécurisée

L’intelligence artificielle (IA) s’impose de plus en plus dans tous les aspects de la vie quotidienne, de l’éducation et de la santé aux médias et à l’administration publique. Elle devient un outil performant pour améliorer la productivité et la qualité des services.

Des étudiants de l'Université Phenikaa lors d'une séance pratique de technologie. Photo : NDEL.
Des étudiants de l'Université Phenikaa lors d'une séance pratique de technologie. Photo : NDEL.

Toutefois, parallèlement aux bénéfices considérables qu’elle procure, son développement soulève d’importantes questions concernant la responsabilité, la transparence, la protection de la vie privée, l’équité ainsi que les limites éthiques de sa conception et de son utilisation.

La technologie doit être au service de la dignité humaine

À mesure que l’IA s'intègre de plus en plus à notre quotidien, une question fondamentale se pose : au service de qui, de quoi et dans quelles limites doit-elle être mise en œuvre ? Comment utiliser l’IA de manière à mieux servir l’être humain, à renforcer la sécurité de la société et à permettre à chaque pays d’accroître son autonomie ?

Selon le docteur Ho Duc Thang, député permanent de la Commission de la culture et des affaires sociales de l’Assemblée nationale, il a fallu autrefois 75 ans pour que le téléphone fixe atteigne 100 millions d’utilisateurs dans le monde, 7 ans pour qu’Internet franchisse ce même seuil, alors que ChatGPT n’a eu besoin que de 2 ans pour y parvenir.

Les statistiques montrent également qu’à la fin de l’année 2024, le volume de contenus générés par l’IA sur Internet à l’échelle mondiale a dépassé celui produit par les êtres humains. Plus qu’une simple donnée statistique, cette évolution constitue un signal d’alarme.

À l’avenir, si les systèmes d’IA sont entraînés principalement sur des contenus générés par d’autres IA, un phénomène de dégradation des données pourrait apparaître, entraînant un appauvrissement des réponses, une perte de pertinence et un éloignement progressif de la réalité.

Ce risque souligne l’urgence de mieux encadrer et orienter le développement de l’IA afin qu’elle demeure véritablement au service de l’être humain et respecte les valeurs fondamentales de l’humanisme.

Dans ce contexte, la gouvernance éthique de l’IA est souvent comparée à un « système de freinage » indispensable permettant à cette technologie de poursuivre son accélération tout en restant sur la bonne trajectoire.

Le Vietnam est aujourd’hui considéré comme l’un des pays d’Asie du Sud-Est où les applications de l’IA progressent le plus rapidement. Conscient de ces enjeux, le gouvernement a très tôt adopté des textes fondateurs en matière de gouvernance de l’IA.

La Résolution no 57-NQ/TW du Bureau politique relative aux percées dans le développement de la science, de la technologie, de l’innovation et de la transformation numérique nationale reconnaît l’IA comme une technologie stratégique et appelle à renforcer le cadre institutionnel ainsi que les infrastructures de données afin de garantir un développement sûr et responsable de cette technologie.

Par ailleurs, la Loi sur la cybersécurité de 2018 et la Loi sur les données de 2024 constituent les fondements juridiques de la gestion des données, de la protection de la vie privée et du renforcement des responsabilités des différents acteurs impliqués dans le développement et le déploiement de l’IA.

Plus important encore, l’entrée en vigueur, le 1er mars 2026, de la Loi sur l’IA de 2025 a instauré un cadre juridique complet régissant le développement, le déploiement et la gestion de l’IA au Vietnam.

Cette législation repose sur deux principes essentiels : placer l’être humain au centre du dispositif et adapter les mécanismes de contrôle au niveau de risque présenté par chaque système d’IA.

Néanmoins, plusieurs spécialistes estiment que le rythme de développement de l’IA au Vietnam demeure aujourd’hui nettement plus rapide que celui de l’évolution du cadre réglementaire et des capacités de gouvernance publique.

De l’avis de la docteure Pham Thi Xuan Nga, de l’Académie vietnamienne des sciences sociales, les données constituent la ressource fondamentale permettant d’entraîner les modèles d’IA. Or, les données numériques restent aujourd’hui dispersées entre les différents ministères, administrations et collectivités locales. Les normes de partage demeurent insuffisamment harmonisées, tandis que les données ouvertes restent limitées. Cette situation affecte non seulement la qualité des modèles d’IA, mais aussi la capacité à maîtriser les risques éthiques.

Un autre défi réside dans le manque de ressources humaines interdisciplinaires. La gouvernance éthique de l’IA exige en effet des spécialistes maîtrisant simultanément l’informatique, le droit, l’éthique, l’administration publique et la cybersécurité.

À cela s’ajoute une sensibilisation encore insuffisante des entreprises et de la société. Nombre d’entreprises privilégient encore les gains économiques procurés par l’IA sans mettre en place de procédures d’évaluation des risques éthiques, de mécanismes de contrôle ou de règles garantissant une utilisation responsable de cette technologie.

Une imprimante 3D biologique développée par une équipe de scientifiques de l'Université nationale de Hanoï, dirigée par le professeur associé et docteur Nguyen Ngoc Dinh (à gauche). Photo : NDEL
Une imprimante 3D biologique développée par une équipe de scientifiques de l'Université nationale de Hanoï, dirigée par le professeur associé et docteur Nguyen Ngoc Dinh (à gauche). Photo : NDEL

Une gouvernance de l’IA ouverte, flexible et responsable

Pour assurer une gouvernance éthique efficace de l’IA, il est indispensable de poursuivre l’amélioration du cadre juridique. Les institutions et les politiques publiques doivent évoluer au même rythme que les progrès technologiques, en adoptant une approche fondée sur les niveaux de risque et en définissant clairement les responsabilités des développeurs, des fournisseurs et des utilisateurs de systèmes d’IA.

Il convient également d’actualiser régulièrement les évaluations d’impact éthique concernant les systèmes à haut risque et d’accorder la priorité à l’élaboration de normes nationales relatives à la transparence des algorithmes, à leur explicabilité et à leur auditabilité.

Dans cet esprit, le ministère vietnamien des Sciences et des Technologies a publié le Cadre national d’éthique de l’IA par la circulaire no 05/2026/TT-BKHCN du 10 mars 2026. Son application est obligatoire pour les organismes publics ainsi que pour toute organisation ou personne intervenant en qualité de développeur, de fournisseur ou d’utilisateur de systèmes d’IA destinés aux activités de gestion publique ou à la fourniture de services publics.

Selon la docteure Pham Thi Xuan Nga, ce cadre national constitue une étape décisive dans la construction d’un écosystème d’IA sûr, fiable et respectueux des valeurs humaines.

Toutefois, la traduction de ces principes en procédures opérationnelles concrètes au sein des administrations, des entreprises et des projets de recherche demeure un défi complexe, qui nécessite une coopération étroite entre les autorités publiques, la communauté scientifique et les experts de premier plan.

Pham Thi Xuan Nga a souligné l’importance d’investir dans le développement de ressources humaines hautement qualifiées, notamment grâce à des formations interdisciplinaires associant IA, science des données, droit des technologies, éthique numérique et gouvernance publique.

Il faut également renforcer la responsabilité des entreprises dans le développement de l’IA. Chaque entreprise doit établir un code d'éthique interne, créer un comité d’éthique technologique, publier sa politique d’utilisation des données, évaluer les impacts sociaux de ses produits d’IA et garantir un contrôle humain sur toutes les décisions importantes.

Plus récemment, le vice-Premier ministre Ho Quoc Dung a signé la décision no 33/2026/QĐ-TTg établissant la liste des systèmes d’IA à haut risque dans plusieurs domaines : l’éducation, les affaires ethniques et religieuses, la santé, les services bancaires, la justice et les transports.

Conformément à cette décision, les systèmes d’IA classés à haut risque doivent respecter les principes fondamentaux fixés par la législation sur l’IA. Leur utilisation ne saurait modifier, transférer ou supprimer les compétences et responsabilités des autorités, des organisations ou des personnes légalement habilitées.

Ils doivent également garantir un contrôle, une supervision et une capacité d’intervention permanente de l’être humain tout au long de leur fonctionnement, tout en respectant strictement les interdictions prévues par la loi.

L’adoption de mécanismes de régulation proportionnés au niveau de risque de l’IA permet de ne pas freiner l’innovation tout en évitant un relâchement face aux risques. Cette approche est aujourd’hui celle retenue par de nombreux pays développés.

Pour le docteur Ho Duc Thang, le Vietnam suit la voie classique d’une gouvernance moderne en définissant clairement la chaîne des responsabilités dans l’utilisation de l’IA. Selon lui, l’éthique de l’IA ne relève pas d’une simple responsabilité individuelle, mais d’une responsabilité systémique.

Une gouvernance rigoureuse de l’éthique de l’IA permettra de créer une IA imprégnée de l’identité vietnamienne, contribuant ainsi au développement rapide et durable du pays dans la nouvelle ère.

Le 6 juillet dernier, lors du premier Dialogue mondial de l'ONU sur la gouvernance de l'IA à Genève, le secrétaire général António Guterres a appelé la communauté internationale à s'unir pour mettre en place une gouvernance mondiale "pensée et organisée" de l'IA afin de ne pas improviser "l'avenir de l'humanité" face à ces technologies.

Cette initiative s’inscrit dans un contexte où le développement de l’IA dépasse désormais les capacités de surveillance des gouvernements et des organisations internationales.

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