C'est ce qu'a déclaré Syetarn Hansakul, économiste senior à l’Economist Intelligence Unit (EIU), lors d'une interview accordée à la presse vietnamienne.
Dans un contexte de forte instabilité du commerce mondial, notamment en raison des politiques tarifaires mises en place sur de grands marchés, tels que les États-Unis et l’UE, de nouveaux défis se posent à l’économie mondiale. Selon vous, que doivent faire les pays de l’ASEAN pour surmonter ces « vents contraires » en 2026 ?
À mon avis, l’ASEAN doit mieux exploiter les liens de coopération intrarégionale, en particulier dans un contexte de rivalité accrue entre les deux premières économies mondiales, les États-Unis et la Chine.
Il est clair que le conflit commercial sino-américain rend la mondialisation plus difficile. Pour maintenir la croissance durable, les pays devront s’appuyer davantage sur l’intégration régionale et la demande intérieure.
Forte d’une population de près de 700 millions d’habitants, d’une classe moyenne en expansion rapide et d’une amélioration notable des revenus grâce à la croissance économique, l’ASEAN dispose d’une base solide pour stimuler la consommation domestique.
Je pense que les pays de l’ASEAN suivent la bonne direction avec des politiques appropriées, telles que l’investissement dans le capital humain, la formation de compétences adaptées aux nouvelles technologies, le maintien de l’intégration dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et le renforcement des échanges commerciaux.
Outre la coopération intra-ASEAN, les pays de la région promeuvent activement une intégration économique plus profonde en mettant en œuvre des accords de libre-échange, tels que le Partenariat économique régional global (RCEP), les ALE intra-ASEAN et l’élargissement de la coopération avec de grands partenaires.
L’objectif est de faciliter le commerce, attirer les investissements, développer les services et renforcer la compétitivité régionale, en tirant pleinement parti des accords de nouvelle génération pour élargir les marchés d’exportation et promouvoir l’intégration économique mondiale.
Selon la mise à jour d’octobre 2025 de la Banque mondiale sur la situation économique du Vietnam, présentée lors du forum Economic Insights, le Vietnam enregistre la croissance la plus rapide de la région, bien que les perspectives demeurent incertaines, principalement en raison de facteurs externes. Quel est votre conseil pour aider l’économie vietnamienne à s’adapter et à relever les défis à venir ?
Le Vietnam se trouve actuellement dans une position très favorable pour maintenir une croissance solide à moyen terme.
Avec plus de 100 millions d’habitants, une intégration profonde dans l’économie régionale et mondiale, et des investissements directs étrangers (IDE) en hausse continue, le Vietnam devient de plus en plus attractif aux yeux des investisseurs internationaux.
Les principaux moteurs de croissance du Vietnam proviennent de l’industrie manufacturière orientée vers l’exportation et du secteur des services.
La dynamique économique est soutenue, à court terme, par une forte augmentation des exportations, due en partie à l'accélération des commandes et aux négociations tarifaires entre le Vietnam et les États-Unis.
Outre le renforcement des échanges commerciaux, l’investissement demeure robuste. Les capitaux d’IDE engagés et décaissés ont augmenté, de même que les investissements du secteur privé et de l'État.
Cependant, la forte dépendance du Vietnam vis-à-vis du marché américain constitue un risque majeur. Toute baisse de la demande en provenance de ce marché pourrait avoir un impact significatif, surtout dans un contexte d’incertitude persistante du commerce mondial.
Pour faire face aux « vents contraires », le Vietnam doit diversifier ses marchés et intensifier la coopération avec les partenaires de l’ASEAN, les pays asiatiques et l’UE à travers des ALE tels que l’Accord de libre-échange Vietnam – UE (EVFTA), le Partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP), le RCEP, l’ALE Vietnam – Royaume-Uni (UKVFTA) ou encore l’ALE Vietnam – République de Corée (VKFTA).
En outre, le Vietnam doit poursuivre les réformes institutionnelles, réduire les formalités administratives et simplifier les procédures afin d’améliorer son environnement d’affaires et d’investissement.
Le secrétaire général du Parti Tô Lâm a souligné l’engagement à améliorer le climat des affaires au Vietnam, une orientation que je juge juste pour préserver les perspectives de croissance à moyen terme.
Quel est, selon vous, le principal défi de l’économie vietnamienne aujourd’hui ?
Le défi majeur réside dans les incertitudes externes.
Les nouveaux droits de douane imposés par le président américain Donald Trump sur de nombreux produits, notamment les produits électroniques en provenance des pays asiatiques (entre 20 % et 40 %), pourraient être défavorables au Vietnam. La croissance du Vietnam peut fluctuer sous l’effet de facteurs hors de son contrôle.
Ce que le Vietnam peut faire, c’est renforcer son attractivité auprès des investisseurs d’autres régions. Si le commerce avec les États-Unis devient moins favorable, le pays peut s’appuyer sur d’autres « piliers ».
Un autre défi important concerne le vieillissement rapide de la population, la baisse du taux de natalité, ainsi que la forte vulnérabilité du Vietnam au changement climatique et à la montée du niveau de la mer. Ces phénomènes ont des effets négatifs majeurs sur l’agriculture, secteur clé de l’économie vietnamienne.
Les ajustements des politiques commerciales des États-Unis, de l’UE ou du Japon redessinent les flux d’investissement mondiaux. Dans ce contexte, le Vietnam apparaît comme une destination prometteuse pour les multinationales à la recherche d’un environnement de production plus stable et durable. Comment évaluez-vous la position du Vietnam dans la concurrence régionale pour attirer les IDE ?
Le Vietnam est déjà l’un des principaux récipiendaires d’IDE au monde grâce à une main-d’œuvre abondante, à coûts compétitifs, et à un marché stable. Sa base manufacturière éprouvée constitue un atout, mais la prochaine phase de croissance dépendra davantage de la valeur ajoutée que du volume. Autrement dit, le Vietnam devra évoluer d’un simple « atelier du monde » vers un « partenaire d’innovation fiable ».
Selon le Rapport sur l’investissement mondial 2025 de la CNUCED, les IDE vers l’Europe ont chuté de 58 %, tandis qu’ils ont augmenté de 10 % en Asie du Sud-Est, illustrant la réorganisation des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Au Vietnam, les IDE enregistrés sur les neuf premiers mois de 2025 ont atteint 28,54 milliards de dollars, soit une hausse de 15,2 % sur un an, tandis que les décaissements ont atteint 18,8 milliards de dollars, un record sur cinq ans. Le pays attire particulièrement les investisseurs internationaux grâce à sa capacité de connexion avec de nombreuses économies via un vaste réseau d’ALE.
La mise en œuvre de l’impôt minimum mondial et de nouveaux accords commerciaux pousse les multinationales à réévaluer leurs chaînes de production et leurs structures de coûts.
À mesure que les incitations fiscales traditionnelles perdent de leur efficacité, l’avantage compétitif du Vietnam reposera davantage sur la qualité des institutions, la transparence de la gouvernance et les mécanismes de soutien non fiscaux : accès au foncier industriel, infrastructures de qualité, procédures d’autorisation rationalisées et main-d’œuvre qualifiée. Ces facteurs seront déterminants pour maintenir la position du Vietnam dans la course à l’investissement en Asie.
Des normes commerciales mondiales plus strictes constituent non seulement des contraintes, mais aussi des opportunités pour les économies capables de s’adapter rapidement. Alors que les États-Unis, l’UE et la Chine renforcent leurs exigences en matière de qualité, de transparence et de durabilité, le Vietnam peut transformer la conformité réglementaire en avantage concurrentiel, tout en modernisant ses standards de production et en augmentant la valeur ajoutée nationale.
Néanmoins, le Vietnam fait encore face à certains obstacles, notamment des limites en matière d’infrastructures et des lenteurs dans l’amélioration des procédures administratives et du climat des affaires. Ce sont là des « goulets d’étranglement » qu’il convient de lever rapidement.