La mémoire vivante du plus ancien village de poterie d’Asie du Sud-Est
Selon la tradition orale Cham, Po Klaung Can aurait conduit les habitants à s’installer à Hamu Trok et leur aurait enseigné la poterie pour les aider à sortir de la pauvreté. En reconnaissance de ses bienfaits, les villageois l’ont élevé au rang de maître fondateur du métier et lui ont consacré un temple. Depuis des centaines d’années, le savoir-faire se transmet de génération en génération, et la flamme de la poterie continue de brûler au sein des familles Cham.
Malgré les bouleversements historiques et l’urbanisation, Bau Truc, au Centre-Sud du Vietnam, a préservé son espace culturel et ses méthodes de production traditionnelles. Le village compte aujourd’hui près de 1 000 foyers, soit plus de 4 400 habitants, dont environ 300 foyers exercent directement le métier de potier. L’activité s’organise autour d’une coopérative, de deux entreprises et de plusieurs dizaines d’ateliers.
Le village de poterie de Bau Truc. Photo : baovanhoa.vn
Avec le village de potiers de Binh Ducc (Paley Gok), dans la province de Lam Dong, Bau Truc est l’un des deux rares lieux où les techniques traditionnelles de fabrication de la céramique cham sont encore intégralement préservées.
Selon Le Xuan Loi, titulaire d’un master et chercheur spécialisé dans la culture Cham, ancien directeur adjoint du Centre de conservation du patrimoine culturel de la province de Khanh Hoa, la céramique de Bau Truc se distingue par un principe singulier, celui des « quatre sans » : sans tour de potier, sans moule, sans émaillage et avec une cuisson entièrement à l’air libre.
Le processus de fabrication exige de l’habileté et de l’expérience pour associer la terre, le sable, l’eau et le feu. L’argile gris foncé provient des champs de Hamu Tanu Lan, à quatre kilomètres du village, tandis que le sable fin est extrait le long de la rivière Quao. Après avoir été concassée, l’argile est mise à tremper pendant environ 12 heures, puis mélangée au sable dans une proportion moyenne de 1 pour 1. La pâte est ensuite pétrie avec les pieds et les mains avant d’être façonnée en blocs.
Pour donner forme aux pièces, les artisans se déplacent à reculons autour d’un support, tout en modelant l’argile à la main et en assemblant des boudins de terre. Ils utilisent également des outils rudimentaires. Tant que la pâte est encore humide, ils gravent des motifs à l’aide de coquillages, de boutons de fleurs de datura ou de baguettes de bambou, créant des décors en dents de scie, des motifs cordés et des ornements végétaux empreints de la spiritualité Cham.
Des artisans attachées au village de potiers de Bau Truc. Photo : baovanhoa.vn
Les pièces sont cuites à l’air libre pendant quatre à six heures, à l’aide de bois, de paille et de balle de riz. L’action conjuguée de la chaleur, de la fumée et des flammes fait apparaître des teintes naturelles, allant du rouge rosé au gris noir et au brun verdâtre. Ces nuances constituent une signature propre à la céramique de Bau Truc, qu’aucun émail artificiel ne peut reproduire.
Quelles solutions pour préserver ce patrimoine menacé de disparition ?
Malgré sa profonde valeur artistique et humaine, la céramique de Bau Truc est confrontée à de nombreux défis. Les réserves d’argile de Hamu Tanu Lan et de sable de la rivière Quao s’épuisent progressivement, les terrains étant accaparés pour être affectés à l’agriculture. Le bois de cuisson se raréfie également en raison de la politique de fermeture des forêts.
Le marché de la céramique à usage domestique recule face à la concurrence des produits en plastique et en métal vendus à bas prix. Certains jeunes artisans privilégient les objets artisanaux destinés au commerce, au détriment de la qualité, en négligeant les techniques traditionnelles, ce qui nuit à la réputation du village. Parallèlement, la bétonisation et la transformation de l’espace d’exposition collectif en un point de vente de produits agricoles diversifiés empiètent sur l’espace culturel patrimonial.
Selon Le Xuan Loi, une solution de fond consiste à réintégrer la céramique dans la vie quotidienne et les espaces de pratique spirituelle, grâce à un ensemble de mesures coordonnées.
Des pièces en céramique aux formes et aux dimensions très variées. Photo : baovanhoa.vn
Il faut d’abord délimiter une zone de 20 hectares d’argile à Hamu Tanu Lan ainsi que le gisement de sable de la rivière Quao, afin d’en faire une réserve de ressources patrimoniales gérée collectivement par les artisans du village. L’exploitation devrait être saisonnière pour permettre aux ressources de se reconstituer. Parallèlement, les autorités locales devraient aménager un espace centralisé de cuisson de la céramique, associé au tourisme expérientiel, et adopter un modèle de fours temporaires écologiques afin de protéger l’environnement tout en accueillant les visiteurs.
Sur le plan du tourisme culturel, le village devrait créer un « parcours de la céramique de Bau Truc » et aménager un parking centralisé, permettant aux visiteurs de découvrir à pied les ruelles et l’espace du vieux village. Le centre d’exposition de la coopérative devrait retrouver sa vocation initiale : préserver le patrimoine, rendre hommage aux artisans et transmettre les savoir-faire. Les pratiques consistant à solliciter de manière insistante les visiteurs et à vendre des marchandises sans rapport avec la céramique devraient cesser.
Une autre mesure importante consiste à rétablir la place de la céramique Cham dans les cérémonies traditionnelles. Le conseil des dignitaires religieux et le comité chargé des coutumes Cham devraient être encouragés à utiliser des vases et des récipients à alcool en céramique de Bau Truc, plutôt que des bouteilles en plastique à usage unique, lors des grandes cérémonies telles que Katé, Chabun et Yuer Yang.
Les artisans devraient également étudier à nouveau les formes anciennes au Centre de recherche sur la culture Cham et améliorer les techniques afin de rendre les produits plus résistants et plus imperméables. Le village gagnerait aussi à rétablir la tradition consistant à placer devant les maisons de grandes jarres en céramique remplies d’eau fraîche, symbole de la convivialité et de l’hospitalité de cette région aride et venteuse.
L’art de la poterie de Bau Truc n’est pas seulement un moyen de subsistance : il constitue également un « musée vivant » qui conserve la mémoire culturelle cham. La sauvegarde de ce patrimoine exige une mobilisation conjointe des autorités, de la communauté des dignitaires religieux et des potiers, afin que la flamme de ce savoir-faire continue de se transmettre aux générations futures.