Culminant à 2 428 mètres d’altitude, le Tay Con Linh est surnommé le « toit du Nord-Est ». À flanc de montagne se trouvent les deux hameaux de Tung Qua Lin et Chung Phung, dans la commune de Tan Tien, province de Tuyen Quang. Toute l’année, les nuages enveloppent les montagnes et les sentiers menant aux villages serpentent entre les pans de forêt ancienne.
Les deux hameaux comptent 151 ménages, dont la majorité sont issus de l’ethnie Hmong ; plus de 60 % des ménages vivent sous ou à proximité du seuil de pauvreté.
Dans un endroit où la vie reste étroitement liée aux cultures sur brûlis et aux travaux agricoles, la lutte contre l’illettrisme peut sembler être une question de peu d’importance. Pourtant, pour ceux qui vivent ici, savoir lire et écrire peut constituer le point de départ d’un changement plus profond : mieux comprendre les politiques publiques, accéder aux connaissances nécessaires à la production et, surtout, offrir aux enfants davantage de possibilités pour qu’ils ne connaissent pas les mêmes difficultés que leurs parents.
À l’été 2026, la commune de Tan Tien a ouvert un cours d’alphabétisation destiné à 25 habitants des deux hameaux de Tung Qua Lin et Chung Phung. La fin des cours est prévue à la fin de l’année.
Cette classe est particulière en raison de l’écart d’âge entre ses élèves. Le plus âgé a 60 ans et le plus jeune 12 ans. Tous sont assis côte à côte et apprennent ensemble les premières leçons du primaire. Durant la journée, ils continuent à travailler dans les champs, à cultiver les rizières et à élever du bétail. Les cours sont donc dispensés le soir.
Au coucher du soleil, les maisons du village s’éclairent les unes après les autres. Des lampes frontales apparaissent sur les sentiers. Certains se rendent en classe depuis leur maison. D’autres parcourent plusieurs kilomètres de chemins forestiers. Certains portent même leur jeune enfant sur le dos.
Le chemin menant à la classe devient ainsi lui aussi une partie de la leçon.
Comme tous les autres soirs, la Maison culturelle du hameau de Tung Qua Lin est éclairée. Sur les sentiers entre les montagnes et la forêt, les faisceaux des lampes des élèves se suivent pour rejoindre la classe.
Pour faciliter l’apprentissage, les enseignants alternent avec souplesse entre le vietnamien et les langues locales, en intégrant aux cours des histoires familières liées à la vie quotidienne et aux activités de production.
Un nouveau mot peut partir d’un épi de maïs, d’une poule ou d’une parcelle cultivée. Un calcul peut être lié au nombre de sacs de riz ou de porcs dans l’étable. Les leçons ne sont ainsi pas étrangères à leur quotidien, mais directement ancrées dans la vie des élèves.
Les cours sont dispensés par les enseignants Nguyen Tuan Kiet, Hoang La Thang, Khuong Thi Thuy, Leng Thi Lan et Vang Thi Tinh, de l’École primaire et secondaire pour les minorités ethniques en internat de Tung San.
Deux « enseignants » particuliers accompagnent également la classe : le major Duong Van Khay et le sous-lieutenant Then Van Dong, membres de la police de la commune de Tan Tien. Jouant un rôle important dans la classe, ils ne se contentent pas d’aider les élèves à apprendre à lire et à écrire. Ils servent également de relais pour transmettre aux habitants, de manière simple et accessible, les orientations, politiques et lois du Parti et de l’État.
Une mère parcourt 4 km avec son enfant sur le dos pour aller en classe
Originaire du hameau de Chung Phung, situé à plus de 4 km de la classe, Thao Thi S emprunte chaque soir un sentier traversant une forêt de bambous pour se rendre en cours. Son plus jeune enfant, Vang Minh Quan, âgé de seulement deux mois, l’accompagne régulièrement.
À 23 ans, S est déjà mère de quatre enfants. Au début, elle hésitait à suivre les cours, malgré les encouragements répétés des cadres locaux et des enseignants. Mais, peu à peu, les leçons ont changé sa perception de l’alphabétisation.
« À force d’aller en classe, d’écouter les cadres, les enseignants et les policiers de la commune, j’ai compris que ne pas savoir lire ni écrire rendait la vie très difficile. Et c’est justement parce que je ne savais pas lire que je ne me rendais même pas compte que je souffrais », raconte-t-elle.
Ses enfants sont aujourd’hui sa principale motivation : « Je veux que mes enfants ne soient pas comme moi quand ils seront grands. »
Tout en caressant doucement son fils endormi dans son dos, S confie également : « Mon mari et moi n’aurons plus d’enfants. Nous en avons quatre, c’est suffisant, afin de pouvoir nous occuper de leur scolarité. »
« Avoir les mots dans la tête, c’est comme avoir un couteau à la main »
Lorsque les autorités locales ont commencé à mobiliser la population pour ouvrir cette classe, certains habitants estimaient encore que « l’on peut vivre sans savoir lire ni écrire ». Cette conception reste ancrée dans une région où plusieurs générations ont vécu des travaux agricoles sans avoir besoin de lire ou d’écrire.
Le vice-président du Comité populaire de la commune de Tan Tien, Bui Thanh Huong, explique l’importance de l’alphabétisation à travers une image familière aux habitants des montagnes : « Ne pas savoir lire ni écrire, c’est comme aller en forêt sans couteau. On peut survivre, mais c’est très difficile. Avec un couteau en main, tout devient plus facile. Avoir les mots dans la tête, c’est pareil. »
Le major Duong Van Khay, membre de la police de la commune de Tan Tien, souligne que l’alphabétisation constitue également une étape importante dans la lutte contre la pauvreté. Sans savoir lire ni écrire, les habitants ont plus difficilement accès aux politiques publiques, aux connaissances nécessaires à la production et aux opportunités susceptibles d’améliorer leur vie.
« En définitive, l’illettrisme est l’une des causes profondes de la pauvreté », souligne le major Khay.
Des enseignants présents au-delà des heures de travail
Le major Duong Van Khay et le sous-lieutenant Then Van Dong, policiers de la commune de Tan Tien, accompagnent les élèves au-delà de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Les cours leur permettent aussi de se rapprocher de la population et d’expliquer simplement les orientations, politiques et dispositions légales.
Le sous-lieutenant Dong aide patiemment les femmes à tracer les lettres, tandis que le major Khay porte parfois un jeune enfant pour permettre à sa mère de suivre le cours. Pour les habitants, ces policiers sont devenus aussi proches que des membres de leur famille.
Dans cette salle au cœur des montagnes et de la forêt, les élèves de tous âges apprennent dans une ambiance chaleureuse et conviviale, entre exercices, mots épelés et rires.
Après les cours, les faisceaux des lampes frontales quittent peu à peu la Maison culturelle. La nuit enveloppe le Tay Con Linh, où les chaînes de montagnes se dessinent en ombres dans l’obscurité.