Un héritage visuel pour les générations futures

La petite maison nichée dans une ruelle sinueuse près du marché Mo, rue Bach Mai à Hanoï, s’élève par ajouts successifs, aménagée avec ingéniosité.

Un héritage visuel pour les générations futures

La petite maison nichée dans une ruelle sinueuse près du marché Mo, rue Bach Mai à Hanoï, s’élève par ajouts successifs, aménagée avec ingéniosité. Les escaliers menant aux étages sont étroits, mais l’ensemble demeure agréable : le propriétaire semble avoir soigneusement pensé à la fois la fonctionnalité et l’esthétique, adaptées aux contraintes réelles. L’espace déborde d’objets sans jamais perdre l’ordonnancement propre à un esprit méticuleux. Le visiteur qui franchit pour la première fois le seuil le perçoit aussitôt.

Le dernier étage est entièrement consacré à l’atelier du peintre Tran Nguyen Hieu. On y trouve une presse de grande taille, capable d’imprimer des œuvres dépassant 150 cm. L’artiste l’a conçue lui-même, choisissant et assemblant chaque moyeu, chaque poignée, chaque pied à partir de pièces récupérées et d’objets anciens. Sans doute voulait-il la fabriquer pour mieux la comprendre, pour imprimer plus aisément ses œuvres et, d’une certaine manière, travailler avec la plus grande rigueur dans l’art de la gravure.

Le balcon, unique source de lumière naturelle de l’étage, est en grande partie occupé par des outils. Il ne reste qu’un espace suffisant pour qu’il s’assoie, contemple ses œuvres ou grave de petites plaques de quelques dizaines de centimètres. Mais lorsque l’on observe ces plaques de cuivre patinées par le temps, sorties des interstices entre les armoires ou appuyées en biais sous la lumière hivernale, on se sent soudain privilégié. L’espace semble s’élargir à l’infini. L’histoire nationale, les silhouettes humaines, les objets et les paysages d’autrefois surgissent avec une intensité saisissante.

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Le peintre Tran Nguyen Hieu contemple l’une de ses gravures sur cuivre. Photo : nhandan.vn

Dès les années 1990, Tran Nguyen Hieu a nourri l’idée de sélectionner des images illustrant la vie et les coutumes des Vietnamiens pour les graver, à échelle réduite, sur des plaques de cuivre. Cette réduction répond à plusieurs intentions : faire figurer un maximum d’images sur une même plaque, tout en ménageant entre elles des espaces suffisants pour les distinguer et offrir au regard une respiration. Il souhaitait également imprimer ces gravures sur du papier dó afin de les utiliser comme fonds pour des créations d’art contemporain, mêlant divers matériaux plastiques.

En le regardant travailler, mille « pourquoi » m’assaillent. Pourquoi consacrer tant de temps et de moyens à un travail d’une minutie extrême, pendant des décennies, sur des centaines de plaques, grandes et petites ? Pourquoi poursuivre inlassablement, sans se soucier d’exposer ou de vendre, alors que le monde de l’art bruisse d’échanges et de spéculations ? Devant mes interrogations, l’artiste sourit simplement et m’invite à regarder d’abord, à parler ensuite.

Sa lignée a vécu à Hanoï depuis plusieurs générations. Les villages, leurs portails, les rues commerçantes où vivaient parents, proches et amis lui sont familiers dans leurs moindres détails. La mémoire historique est profondément ancrée en lui. Les silhouettes des grands-parents, des parents, des frères et sœurs, celles des paysans venus chercher leur subsistance en ville ont laissé une empreinte durable. Les bouleversements du temps n’ont fait qu’accentuer chez cet artiste la nostalgie du passé.

La discipline et la persévérance acquises durant sa vie militaire, une formation académique en arts plastiques, un esprit vif et la finesse d’un Hanoïen qu’il se plaît à qualifier de « pur souche » constituent le socle solide de son savoir, de son caractère et de son sens esthétique. Cela lui permet de se consacrer sereinement à ses aspirations artistiques, indifférent aux fluctuations du monde.

Ancien combattant ayant servi sur plusieurs fronts, il a ensuite intégré l’École des beaux-arts de Hanoï (aujourd’hui Université des beaux-arts du Vietnam) et obtenu son diplôme en 1985, à près de trente ans. Pour expliquer le temps nécessaire à la gravure d’une plaque comportant des dizaines de figures, il use d’une comparaison simple et parlante : il suffit de multiplier par dix le temps requis pour tracer un trait au stylo bille pour obtenir la durée d’exécution de la gravure. Et cela ne comprend que le temps d’exécution, sans compter les longues heures de réflexion, de recherche, de sélection et de composition.

Chaque trait infime fait surgir l’image d’un manteau de paille, d’un chapeau quai thao, d’un piège à poissons, d’un filet levé dans l’étang du village. Un léger sourire sur les lèvres d’une jeune femme en corsage traditionnel, les plis souples des tuniques mớ ba mớ bảy accompagnant les pas chargés de paniers. Des épaules et des bras robustes portant charrues et herses, pilant le riz ou préparant le giò. Des marchands ambulants de phở, des étals de riz, des candidats partant aux examens impériaux, des retours triomphaux au village ou encore un devin absorbé dans son tirage…

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Une gravure sur cuivre de Tran Nguyen Hieu représentant des scènes de la vie et des coutumes vietnamiennes d’autrefois. Photo : nhandan.vn

Sur chaque plaque se déploient ainsi d’innombrables récits, révélés avec la même lenteur paisible que celle de leur auteur. Le plus émouvant réside dans le temps que le regard doit accorder à ces œuvres, s’y attarder pour saisir chaque détail délicat. Ce temps suspendu invite à l’imagination, à la comparaison entre hier et aujourd’hui, à la méditation.

Son récit évoque une paix presque pure, une simplicité empreinte d’humanité, une finesse propre aux Hanoïens d’autrefois, façonnée par les gestes quotidiens les plus modestes, mais déterminants dans la formation du caractère.

Pourquoi telle scène voisine-t-elle avec telle autre ? Existe-t-il une intention profonde ou simplement la contrainte de la surface disponible ? Comment choisir une image plutôt qu’une autre ? La réduction d’échelle altère-t-elle parfois l’expression au point de devoir recommencer ? À ces questions, l’artiste ne répond pas frontalement. Il préfère évoquer les souvenirs de ses aïeux, des villages autour de Hanoï, des réminiscences parfois floues, mais persistantes.

Pour lui, ce passé toujours vivant ne peut être préservé que par des images gravées durablement sur un matériau pérenne. Ainsi, un jour, bien plus tard, elles deviendront des présents visuels pour les descendants, à ouvrir, contempler et méditer.

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Les ouvrages tels que Technique du peuple annamite d’Henri Oger constituent l’une de ses sources d’inspiration. Photo : nhandan.vn

Pour constituer un corpus de milliers d’images, il a consulté des ouvrages anciens, revisité des estampes populaires, puisé dans ses souvenirs d’évacuation ou de séjours créatifs dans les campagnes du Nord. Plus tard, ses voyages dans les régions montagneuses ou auprès de la marine ont renforcé sa détermination à poursuivre cette série, qu’il façonne depuis plus de trente ans sans envisager de l’achever.

Pour lui, la préoccupation essentielle demeure la satisfaction intime qu’il retire de cet ensemble, ce coin secret et profond de son âme. Tant qu’elle ne sera pas atteinte, il continuera d’enrichir ces plaques de cuivre où affleurent les silhouettes et les lignes d’un Vietnam d’autrefois.

« Mes amis artistes me disent tous que je devrais exposer cette série », confie-t-il en souriant. Mais il ne semble jamais avoir envisagé cette possibilité, tant d’images du passé l’attendent encore.

À l’écouter, les difficultés rencontrées pour se procurer les plaques de cuivre, parfois dissimulées soigneusement dans des sacs pour éviter les regards indiscrets, ou les contraintes financières paraissent secondaires. Ce qui compte avant tout, pour lui, c’est d’atteindre cette plénitude intérieure. Et tant qu’elle ne sera pas là, il poursuivra son œuvre, gravant inlassablement les silhouettes et les traces d’un Vietnam révolu.

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