Une main-d’œuvre abondante, mais peu qualifiée : le point de blocage du marché du travail vietnamien

Malgré une population active importante, le Vietnam continue de manquer de travailleurs qualifiés, tandis qu’une partie des actifs peine à trouver un emploi adapté. Le décalage entre formation et besoins du marché constitue désormais un frein à la productivité et à l’attractivité des investissements.

De nombreuses entreprises rencontrent actuellement des difficultés à recruter une main-d’œuvre qualifiée (photo d’illustration).
De nombreuses entreprises rencontrent actuellement des difficultés à recruter une main-d’œuvre qualifiée (photo d’illustration).

Pendant de nombreuses années, l’abondance de la main-d’œuvre a été considérée comme un avantage compétitif du Vietnam. Mais à l’heure où le pays vise une croissance à deux chiffres, les limites de ce modèle apparaissent : pénurie de travailleurs qualifiés, compétences inadaptées aux exigences de production et difficultés croissantes de recrutement pour les entreprises.

Parallèlement, les aspirations professionnelles évoluent, notamment chez les jeunes, de plus en plus attirés par des formes d’emploi flexibles au détriment des emplois formels. Le secteur informel représente ainsi près de 65 % de l’emploi total, fragilisant la stabilité du marché du travail. Dans un contexte de vieillissement démographique et de recul de l’avantage du coût du travail, de nombreux experts appellent à passer d’une logique de création d’emplois en quantité à une stratégie axée sur la qualité des emplois, la productivité et la protection sociale.

Une formation encore déconnectée des besoins des entreprises

De nombreuses entreprises rencontrent aujourd’hui des difficultés à recruter des travailleurs qualifiés. Pour Bui Sy Loi, ancien vice-président de la Commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, cette situation reflète un déficit structurel de ressources humaines de qualité.

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Dr. Bui Sy Loi, ancien vice-président de la Commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale

Selon lui, le Vietnam ne manque pas de main-d’œuvre en nombre, mais souffre d’un déficit en compétences et en qualifications. À mesure que l’économie évolue vers des modèles technologiques plus avancés, les entreprises ont un besoin croissant de travailleurs qualifiés, alors que le système de formation peine à suivre. Le marché du travail est ainsi confronté à un paradoxe : un excédent de travailleurs peu qualifiés et une pénurie de profils techniques.

Cette situation s’explique notamment par un manque de vision à long terme dans la formation, qui n’anticipe pas suffisamment les besoins des nouveaux métiers. L’absence d’une coordination efficace entre les institutions de formation et les entreprises constitue aujourd’hui le principal point de blocage.

Pour y remédier, il est nécessaire de renforcer les liens entre le système éducatif et le secteur productif, en développant des formations adaptées aux besoins réels du marché. Une telle approche permettrait d’améliorer la qualité de la main-d’œuvre tout en réduisant les inefficacités du système de formation.

Au-delà de la formation, la pénurie de compétences qualifiées affecte directement la productivité et la compétitivité de l’économie. Une hausse durable de la productivité ne peut reposer sur l’intensification du travail, mais sur l’innovation technologique et l’amélioration des qualifications.

Compétences techniques et maîtrise des langues : les faiblesses persistantes

Pour l’économiste Nguyen Tri Hieu, le Vietnam fait face à un déséquilibre marqué : une main-d’œuvre abondante, mais majoritairement peu qualifiée. Sur environ 60 millions d’actifs, une grande partie reste composée de travailleurs non formés ou insuffisamment qualifiés.

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L’économiste Nguyen Tri Hieu.

Ce déséquilibre résulte notamment de l’absence de politiques structurées de formation professionnelle. Pendant des années, les entreprises ont privilégié le recrutement de main-d’œuvre peu qualifiée pour des tâches répétitives, limitant les investissements dans le développement des compétences.

Les conditions de vie et d’accès à la formation constituent également un frein. De nombreux travailleurs issus des zones rurales, concentrés sur leur subsistance, ont peu d’opportunités pour se former. Par ailleurs, les entreprises privilégient souvent des formations de court terme, répondant à des besoins immédiats.

Cette situation pèse directement sur la capacité du Vietnam à attirer les investissements étrangers, notamment dans les secteurs à forte valeur ajoutée comme les technologies, l’ingénierie ou la santé, où la demande en main-d’œuvre qualifiée est particulièrement élevée.

Autre faiblesse notable : la maîtrise des langues étrangères. Dans un contexte de mondialisation, l’anglais s’impose comme une compétence clé, mais reste encore insuffisamment maîtrisé par une grande partie des travailleurs vietnamiens, limitant leur capacité à évoluer dans des environnements internationaux.

Vers une stratégie nationale des compétences

Face à ces défis, les experts appellent à l’élaboration d’une stratégie nationale de développement des ressources humaines, en mettant l’accent sur la formation de travailleurs qualifiés.

Cela passe notamment par le renforcement de l’enseignement des langues étrangères, en particulier de l’anglais, ainsi que par le développement de centres de formation professionnelle proposant des programmes spécialisés, en lien étroit avec les besoins du marché.

Les entreprises sont également invitées à jouer un rôle plus actif, en investissant dans la formation à long terme et en anticipant les évolutions de leurs secteurs d’activité. Une meilleure adéquation entre compétences et besoins économiques permettra au Vietnam de valoriser pleinement son potentiel démographique et de soutenir une croissance durable.

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