Au début du mois d’août 2026, le Centre vietnamien pour la conservation de la nature, Viet Nature, a ramené à Quang Tri dix faisans élevés en Europe. L’objectif est de constituer une population viable avant d’envisager leur réintroduction dans les forêts où l’espèce vivait autrefois.
Le faisan d’Edwards (Lophura edwardsi) n’existait à l’état sauvage que dans le centre du Vietnam, notamment dans les régions de Ha Tinh, Quang Tri et Hué. Le mâle se distingue par un plumage bleu sombre, une huppe blanche et une peau rouge autour des yeux, tandis que la femelle présente un plumage brun.
Des oiseaux élevés en Europe, dernier espoir pour l’espèce
Au XXe siècle, les guerres, la destruction des forêts, la chasse et le piégeage ont entraîné l’effondrement de la population sauvage. Aucun spécimen n’a été formellement observé dans la nature depuis 2000.
Classé « en danger critique d’extinction » sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, le faisan d’Edwards pourrait désormais avoir disparu à l’état sauvage.
L’espèce est connue de la science depuis 1896, lorsque des spécimens collectés dans le centre du Vietnam ont été envoyés au Muséum national d’histoire naturelle de Paris.
Entre 1923 et 1930, l’ornithologue français Jean Delacour et ses collaborateurs ont mené plusieurs expéditions dans le centre du pays, notamment à Quang Tri. En mai 1924, les quinze premiers oiseaux vivants ont été transportés en France.
D’autres spécimens ont ensuite été envoyés en France, au Royaume-Uni, en Italie et au Japon. Au total, entre 28 et 30 oiseaux auraient quitté le Vietnam à cette époque, principalement pour la recherche et les collections d’oiseaux rares, bien avant l’apparition des programmes modernes de conservation.
Alors que l’espèce disparaissait progressivement des forêts vietnamiennes, les populations maintenues durant plusieurs générations en Europe sont devenues sa principale chance de survie.
Depuis 2011, Viet Nature, les gestionnaires forestiers et leurs partenaires ont consacré des dizaines de milliers de journées au déploiement de pièges photographiques dans les habitats encore adaptés du centre du Vietnam, sans obtenir de preuve de la présence d’individus sauvages.
Le programme est donc passé de la recherche des derniers spécimens à une stratégie de restauration active : protéger l’habitat, préserver la diversité génétique, développer l’élevage au Vietnam, préparer les oiseaux à la vie sauvage puis organiser leur réintroduction.
Le 1er août 2026, cinq mâles et cinq femelles issus du programme européen de conservation ont rejoint le centre d’élevage du village de Bang. Leur transfert a été réalisé avec le zoo de Berlin, en Allemagne, Vinpearl Safari Phu Quoc et les autres partenaires du programme.
Selon Pham Tuan Anh, directeur de Viet Nature, l’objectif dépasse le simple retour d’une espèce sur son territoire historique. Il s’agit de constituer une population capable de se reproduire, de préserver son patrimoine génétique et de préparer progressivement une réintroduction lorsque toutes les conditions seront réunies.
Restaurer la forêt avant de relâcher les oiseaux
Le succès du programme dépendra de la capacité des faisans à survivre durablement dans leur ancien habitat. Leur retour exige donc d’abord la restauration et la protection des forêts.
La réserve naturelle de Dong Chau-Khe Nuoc Trong porte aujourd’hui une grande partie de cet espoir. Son directeur, Bach Thanh Hai, souligne que plus de dix années de coopération entre les gestionnaires, Viet Nature, les scientifiques, les gardes forestiers et les communautés locales ont permis d’améliorer la protection des forêts et de leur biodiversité.
Dong Chau-Khe Nuoc Trong constitue l’un des plus grands massifs forestiers naturels du Vietnam, dans une zone qui subsiste principalement le long de la frontière avec le Laos.
La réserve conserve notamment une vaste superficie de forêt tropicale sempervirente de basse altitude, proche de son état primaire, un écosystème devenu très rare dans le pays. Elle abrite aussi de nombreuses essences précieuses et plusieurs espèces d’oiseaux menacées à l’échelle mondiale.
BirdLife International l’a reconnue comme l’une des 62 zones importantes pour la conservation des oiseaux au Vietnam, ainsi que comme un site majeur pour les espèces endémiques des forêts denses.
« La forêt est protégée, mais des efforts supplémentaires sont nécessaires pour que les faisans puissent y vivre et s’y reproduire en sécurité », prévient Bach Thanh Hai. Une réintroduction ne pourra réussir, ajoute-t-il, si la forêt continue d’être dégradée, si les pièges persistent ou si les communautés locales ne deviennent pas pleinement actrices de la conservation.
Une première réintroduction envisagée fin 2028
À Bang, les dix faisans seront d’abord suivis, mis en couple et élevés dans des conditions destinées à préserver leur santé et leur diversité génétique.
Les générations jugées aptes à une future réintroduction seront progressivement placées dans des espaces proches du milieu naturel. Elles devront apprendre à chercher leur nourriture, reconnaître les dangers, élever leurs petits et réduire leur dépendance envers les humains.
Parallèlement, les responsables du programme sélectionneront avec soin les sites de relâcher. Ils devront retirer les pièges, contrôler la chasse, évaluer la présence des prédateurs et les risques sanitaires, puis mettre en place un dispositif permettant de suivre chaque oiseau après sa libération.
Si les exigences techniques, vétérinaires et environnementales sont satisfaites, une première réintroduction expérimentale pourrait avoir lieu à la fin de 2028.
Cette phase contrôlée permettra d’ajuster les méthodes et d’évaluer la survie des oiseaux. L’objectif à long terme est de constituer, d’ici à 2035, une population vivant librement dans la forêt de Dong Chau-Khe Nuoc Trong.
Les spécialistes insistent toutefois sur le caractère conditionnel de ce calendrier. Si la forêt n’est pas suffisamment sûre ou si les oiseaux ne sont pas prêts, leur remise en liberté sera reportée.
L’élevage conservatoire ne suffit pas à lui seul à ramener une espèce disparue de la nature. Le facteur déterminant reste l’existence d’une forêt vaste, continue, riche en nourriture et en abris, libérée des pièges et protégée durablement.
Pour Pham Tuan Anh, la réussite du programme de Quang Tri marquerait davantage que le retour d’un oiseau rare. Elle montrerait qu’un territoire profondément meurtri par l’histoire peut devenir le point de départ d’une restauration de la nature à portée nationale et internationale.