Malgré leur contribution importante aux exportations, la plupart des entreprises technologiques vietnamiennes restent cantonnées aux activités de sous-traitance à faible valeur ajoutée. Alors que les secteurs des semi-conducteurs et de l’intelligence artificielle (IA) sont en train de redessiner les chaînes d’approvisionnement mondiales, les entreprises vietnamiennes se trouvent face à une occasion historique d’accélérer leur montée en gamme et de prendre en main les technologies.
Le « piège de la sous-traitance » et les limites de la valeur ajoutée
Pendant des décennies, le modèle de sous-traitance a permis à l’industrie vietnamienne d’accumuler des ressources, de créer des emplois et de s’intégrer plus profondément à l’économie mondiale. Il a constitué une étape importante pour permettre aux entreprises nationales d’intégrer les chaînes de production mondiales.
Cependant, à mesure que les chaînes d’approvisionnement accordent une importance croissante aux technologies, à la conception et aux capacités d’innovation, les limites du modèle de sous-traitance apparaissent plus clairement. La plupart des entreprises restent concentrées sur les activités de production et d’assemblage, tandis que les composants, les technologies clés et le pouvoir de décision sur les marchés dépendent encore largement des groupes étrangers.
Pour sortir de la sous-traitance, les entreprises vietnamiennes doivent choisir une orientation adaptée à leurs ressources, plutôt que de disperser leurs investissements.
Cette situation limite la valeur ajoutée créée par les entreprises vietnamiennes et qu’elles parviennent à conserver au sein des chaînes de valeur. La dépendance à l’égard des matières premières, des composants importés et des technologies étrangères les rend également plus vulnérables aux fluctuations des chaînes d’approvisionnement mondiales, notamment face aux évolutions géopolitiques et commerciales.
Analysant cette situation lors d’un forum consacré aux stratégies visant à renforcer la position des entreprises vietnamiennes, l’économiste Nguyen Minh Phong a estimé : « Les entreprises vietnamiennes se trouvent actuellement au bas de la “courbe du sourire” des chaînes de valeur mondiales. Nous assumons les tâches les plus intensives en main-d’œuvre, tout en bénéficiant des marges les plus faibles. Si nous ne passons pas rapidement du “Make in Vietnam”, au sens d’un simple assemblage, au “Make by Vietnam”, c’est-à-dire à une production fondée sur la créativité, la conception et la maîtrise technologique vietnamiennes, nous resterons pris dans le piège du revenu intermédiaire et finirons par être dépassés par des pays où les coûts de main-d’œuvre sont moins élevés. »
Le passage de la sous-traitance et de l’assemblage à la conception, à la recherche et au développement de produits est loin d’être simple. Les entreprises doivent disposer de capitaux à long terme, d’infrastructures de recherche et développement (R&D), d’une main-d’œuvre hautement qualifiée, ainsi que d’une capacité d’accès aux marchés.
Ce sont également autant de goulets d’étranglement qui rendent difficile la montée en gamme des entreprises vietnamiennes au sein des chaînes de valeur. Sans renforcer leurs capacités technologiques, elles pourraient manquer l’occasion d’accéder à des segments à plus forte valeur ajoutée, tels que la conception de circuits intégrés, le conditionnement des semi-conducteurs ou le développement de plateformes logicielles reposant sur l’IA.
Des opportunités offertes par les chaînes d’approvisionnement à la maîtrise technologique
Pour sortir de la sous-traitance, les entreprises vietnamiennes doivent choisir des orientations adaptées à leurs ressources, plutôt que de disperser leurs investissements. Des domaines tels que les services de conditionnement de circuits intégrés, les logiciels d’IA spécialisés ou les solutions de transition verte pourraient constituer des créneaux permettant aux entreprises d’accumuler progressivement des compétences et des capacités.
L’essentiel est que cette participation s’accompagne d’un renforcement des capacités internes. Les entreprises doivent progressivement passer de l’exécution de commandes à la recherche, à la conception, au développement de produits et à la maîtrise d’une partie des technologies au sein des chaînes de production.
Les partenariats avec les groupes multinationaux sont également considérés comme un moyen d’accélérer ce processus d’accumulation de compétences. Grâce à la coopération et aux transferts de technologies, les entreprises nationales peuvent accéder à l’expérience en matière de gestion, aux technologies et aux normes des grandes chaînes d’approvisionnement, et ainsi renforcer progressivement leurs propres capacités.
Malgré leur contribution importante aux exportations, la plupart des entreprises technologiques vietnamiennes restent cantonnées aux activités de sous-traitance à faible valeur ajoutée.
Évaluant les opportunités qui s’offrent actuellement aux entreprises vietnamiennes, Vu Tu Thanh, représentant du Conseil des entreprises États-Unis-ASEAN au Vietnam (US-ABC), a souligné lors d’un séminaire consacré aux chaînes d’approvisionnement technologiques : « Les opportunités pour les entreprises vietnamiennes sont aujourd’hui considérables, alors que les groupes multinationaux accélèrent la relocalisation et la diversification de leurs chaînes d’approvisionnement. Cependant, ces opportunités ne pourront se traduire en résultats concrets que si nous disposons d’un cadre institutionnel souple et de politiques d’incitation réellement ambitieuses en faveur de la R&D. Les entreprises ne peuvent pas maîtriser seules les technologies sans l’accompagnement de l’État, notamment pour la commande de grands projets répondant aux enjeux nationaux, la mise en place d’infrastructures mutualisées pour les centres d’innovation et la construction d’un écosystème étroitement connecté entre instituts de recherche, universités et entreprises. »
Ainsi, l’enjeu de la maîtrise technologique ne relève pas uniquement des capacités de chaque entreprise. Pour permettre aux entreprises d’aller plus loin dans les chaînes de valeur, il est nécessaire de mettre en place un écosystème reliant entreprises, instituts de recherche et universités, ainsi que des infrastructures dédiées à la recherche et à l’innovation.
Pour les entreprises, la priorité immédiate est de changer d’approche. Au-delà de l’augmentation des capacités de production et de la recherche de nouveaux contrats de sous-traitance, elles doivent consacrer des ressources à la R&D, à la formation des ressources humaines et au développement de produits. Ce processus exige des investissements à long terme, mais il est déterminant pour accroître la valeur ajoutée.
Le passage de la sous-traitance à la maîtrise technologique ne peut se faire du jour au lendemain. En prenant progressivement le contrôle des segments qui génèrent le plus de valeur, les entreprises vietnamiennes pourront réduire leur dépendance à la sous-traitance et s’intégrer plus profondément aux chaînes d’approvisionnement mondiales.