Préserver l’espace culturel de la riziculture traditionnelle

Animé par le souvenir des anciennes variétés de riz rares et précieuses qui est en voie de disparition, Le Quoc Viet consacre depuis plusieurs années ses efforts à la restauration d’un espace dédié à la préservation de la culture rizicole traditionnelle du delta du Mékong (au Sud du Vietnam).

L’espace de préservation de la culture rizicole traditionnelle créé par M. Viet.
L’espace de préservation de la culture rizicole traditionnelle créé par M. Viet.

Animé par le souvenir des anciennes variétés de riz rares et précieuses (lúa mùa), autrefois considérées comme de véritables « dons du ciel » mais aujourd’hui en voie de disparition, Le Quoc Viet consacre depuis plusieurs années ses efforts à la restauration d’un espace dédié à la préservation de la culture rizicole traditionnelle du delta du Mékong.

La nostalgie d’un patrimoine agricole

Nous avons rencontré Le Quoc Viet, affectueusement surnommé « l’oncle Tu du riz de saison ».

Autour d’une tasse de thé, il évoque avec émotion les vastes rizières de son enfance dans la région de Cu La, aujourd’hui située dans la province d’An Giang, où prospérait autrefois un riz naturel et respectueux de l’environnement, emblématique du delta du Mékong.

Orphelin de père à l’âge de treize ans, il a très tôt travaillé aux côtés de sa mère pour subvenir aux besoins de sa famille.

À quinze ans, il maîtrisait déjà toutes les étapes de la culture du riz, du repiquage à la récolte, en passant par l’entretien des rizières, ainsi que le décorticage et le pilage du grain.

À cette époque, la vie rurale était profondément marquée par la solidarité et l’attachement au terroir.

Pendant la saison des semis, les rizières résonnaient des chants populaires que les paysans échangeaient en travaillant. Lorsque soufflait la mousson du nord-est, les habitants du village se retrouvaient pour pêcher dans les champs et les canaux.

Au moment de la récolte, voisins et proches s’entraidaient pour couper et battre le riz ; les rires et les conversations accompagnaient le passage des charrettes à bœufs chargées de gerbes.

Dans les cours des maisons, le grincement régulier des moulins à riz ne cessait presque jamais.

Les femmes du voisinage se réunissaient pour tresser des paniers, vanner le paddy ou séparer les balles du grain. Autant de scènes qui composaient le tableau chaleureux et vivant de la campagne d’autrefois.

Ces souvenirs ont profondément marqué le jeune Viet. Après le lycée, il intègre la filière des sciences agronomiques de l’Université de Can Tho. Diplôme en poche, il revient travailler dans sa région natale et reste fidèle au monde agricole.

S’il se réjouit des progrès apportés par les variétés de riz à haut rendement, qui ont permis d’améliorer les conditions de vie des agriculteurs, il constate aussi avec regret la disparition progressive des anciennes variétés de riz traditionnelles. Plus nutritives mais moins adaptées aux goûts actuels, elles ont été remplacées par des variétés aromatiques destinées à l’exportation.

À l’approche de la cinquantaine, sa nostalgie des anciennes variétés devient plus vive encore. Ces grains de riz, intimement liés à la civilisation rizicole du delta du Mékong, ont nourri des générations entières et façonné la vie des campagnes. Devraient-ils n’exister plus que dans les souvenirs évoqués au détour d’une conversation ?

Voyant ses cheveux blanchir et sa santé décliner, il décide qu’il n’est plus temps d’attendre. Il se lance alors dans la restauration des anciennes variétés de riz traditionnelles afin de préserver tout un univers culturel.

Déterminé à retrouver les anciennes semences, Le Quoc Viet s’est tourné vers l’Institut de recherche et de développement du delta du Mékong ainsi que vers l’Université d’An Giang afin de rechercher des ressources génétiques rares. En 2017, il a consacré un terrain de 2 500 m² à la reconstitution d’un paysage agricole traditionnel.

« Le jour où j’ai ressorti les buffles pour labourer, de nombreux anciens du village sont venus assister à la scène et m’encourager. Lorsque le riz est arrivé à maturité, j’ai eu l’impression de retourner en enfance. Avec les moissonneurs, nous sommes descendus dans les champs pour couper les gerbes à la faucille. Dans cet espace reconstitué, toutes les étapes, de la culture à la récolte, sont réalisées entièrement à la main », raconte-t-il avec émotion.

Chaque variété est cultivée dans une parcelle distincte. Le travail est exigeant. Lorsque les épis commencent à se former, oiseaux et rongeurs se précipitent sur ce riz particulièrement apprécié.

Le Quoc Viet explique que le lúa mùa est souvent appelé « riz du ciel » parce qu’il mûrit naturellement, sans intervention intensive de l’homme. Sa culture nécessite le maintien d’un niveau d’eau élevé dans les champs, un environnement qui favorise également le développement des poissons sauvages.

Lorsqu’il parle de ces anciennes pratiques, il apparaît comme une véritable mémoire vivante du monde rural.

Comme son nom l’indique, le riz de saison n’est cultivé qu’une seule fois par an, pendant la saison des pluies. Durant la saison sèche, les paysans laissent reposer les terres. Une année marquée par les catastrophes naturelles pouvait signifier la perte totale de la récolte et donc d’une année entière de travail. De Kien Giang à Can Tho, ces variétés donnaient un grain d’une blancheur remarquable à maturité.

Après près de dix ans d’efforts, Le Quoc Viet est parvenu à restaurer plus de quarante variétés rares que l’on croyait parfois disparues, parmi lesquelles Than Nong 5, Tau Huong, Chau Hong Vo, Sa Quay, Mot Bui ou encore Mong Chim Roi.

Pour lui, chaque variété possède sa personnalité.

« Chacune a ses qualités propres. Par exemple, le riz Ba Bui accompagne parfaitement les plats à base de poisson fermenté. Pour un repas familial avec soupe, poisson et viande, le plus adapté reste le Mong Chim Roi », explique-t-il.

Le riz gluant Nep Thom porte bien son nom : son parfum embaume les champs et il est particulièrement apprécié pour la préparation des desserts traditionnels et du com dep. Quant au gluant Ha Tien, il est réputé pour la confection des banh tet et des gâteaux de riz.

Certaines variétés prestigieuses comme Tau Huong ou Tep Trang se suffisent presque à elles-mêmes : un peu de sauce de poisson de Phu Quoc, quelques morceaux de graisse de porc et quelques condiments suffisent à composer un repas savoureux.

Selon lui, les riz de saison absorbent davantage d’eau pendant la cuisson et cuit progressivement de l’intérieur. Les saveurs des plats et des sauces pénètrent alors chaque grain, qui libère pleinement son goût lorsqu’on le déguste.

Préserver un héritage pour les générations futures

Aujourd’hui, le site de préservation créé par Le Quoc Viet offre aux visiteurs une immersion dans le mode de vie agricole traditionnel du Sud vietnamien. On y trouve des buffles de trait, un étang à poissons, une maison en bois typique du delta ainsi qu’une collection d’outils agricoles et de pêche d’autrefois.

L’endroit accueille régulièrement des élèves, des étudiants en agronomie, des chercheurs et des visiteurs désireux de mieux comprendre l’histoire de la riziculture dans le delta du Mékong.

Fort de ses premiers succès, Le Quoc Viet a également développé, avec des éleveurs de crevettes biologiques, un modèle associant une récolte de crevettes et une récolte de riz par an sur plusieurs dizaines d’hectares. Cette initiative vise à valoriser les anciennes variétés tout en soutenant un tourisme agricole durable.

En revenant sur son parcours, il confie : « Beaucoup me demandent ce que m’apporte ce retour vers les valeurs du passé. Pour ma part, j’ai le sentiment d’avoir davantage reçu que sacrifié. Le plus précieux est de pouvoir vivre pleinement au cœur de cette culture agricole traditionnelle, depuis la culture des légumes jusqu’à la pêche et à la vie quotidienne. J’ai également eu la chance d’être soutenu par des chercheurs, des universités, des instituts de recherche et de nombreux anciens agriculteurs. Aujourd’hui encore, des élèves et des étudiants vietnamiens ou étrangers viennent ici pour apprendre et échanger. »

Son engagement a été largement salué. En 2024, il a reçu le titre de « Scientifique au service des agriculteurs », décerné par l’Association des agriculteurs du Vietnam. Les autorités locales soutiennent ses travaux de recherche sur les variétés prometteuses. Il participe également, aux côtés d’universitaires et de chercheurs, à des programmes d’évaluation portant sur l’adaptation de 850 variétés de riz originaires du monde entier.

Parallèlement, il consacre une partie de son temps à la transmission de ses connaissances. Deux ouvrages, Thương lắm lúa mùa ơi (« Que j’aime ce riz de saison ») et Đời sống lúa mùa quê tôi (« La vie du riz de saison dans mon village »), publiés en 2025, retracent l’histoire de ces variétés et du mode de vie qu’elles ont façonné.

Dans la préface de l’un de ces ouvrages, Le Minh Hoan, ancien vice-président de l’Assemblée nationale et ancien ministre de l’Agriculture et du Développement rural, souligne :

« En découvrant le parcours de Viet pour préserver quarante variétés de riz traditionnelles, j’ai ressenti une profonde fierté. Ces variétés ne sont pas seulement des semences ; elles sont aussi la mémoire et l’âme des habitants du delta du Mékong à travers les générations. Il a accompli une tâche à laquelle peu de personnes avaient pensé : préserver cet héritage non seulement pour le riz lui-même, mais pour toute la culture rizicole qui a façonné l’identité du delta du Mékong. »

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